Le seul chemin possible

Géronimo et Roméo Bouchard, dans leur cabane à sucre. | Photo de Maude Chauvin.

Ça fait quatre jours que je repousse ce moment… Ou cinq. Ou cinq jours. Je sais pu. C’est pas important. C’est ça. C’est pas important. Alors, qu’est-ce qui l’est? Qu’est-ce qui est important? Comment ne pas ajouter au bruit ambiant. Comment prendre la parole, ici, pour parler de la nécessité du silence? Du silence comme nourriture.  

Une chronique de Christian Bégin

Anyway.  

Chus chanceux, j’écris de ma grotte kamouraskoise, de ma maison jaune au bout du rang, face au fleuve. La clé a lâché depuis quelque temps déjà. Le fleuve est libre des glaces. Je vois Charlevoix juste en face. La Malbaie. On dirait que je pourrais nager jusqu’à l’aut’ bord. Les bernaches s’en viennent paraîtrait. Ou les outardes. Je sais pas. Comment ça je sais pas si c’est des bernaches ou des outardes? Je vis ici, à temps trop partiel, depuis 10 ans. J’s’rais supposé savoir ça. Je vais demander à Roméo, mon voisin. Je vais pas aller chez eux pour. Je peux pas. On peut pas. Y’est vieux en plus. Je vais lui écrire. Fuck Google! Roméo le sait. Si c’est des bernaches ou des outardes ou des oies blanches ou des ptérodactyles… 

Il regarde le ciel depuis longtemps.  

J’écoute Alexandra Strélisky pendant que j’écris. Chus chanceux. Mais j’ai un peu la chienne. Je sais pas si c’est important ce que je fais là.  Chus chanceux de même pouvoir me poser la question. Chus chanceux. Privilégié. Ce vide devant moi n’est pas si angoissant. Ben oui un peu mais… pas tant. 

Mathieu, mon voisin berger qui ne l’est plus, qui est en train de vendre sa bergerie, de vendre son rêve, sûrement parce que, entre autres, son rêve était trop petit, trop petit pour ce monde de gros criss de rêves qui crachent sur les p’tits rêves, qui les écrasent, qui en rient; mon voisin Mathieu procédait au curetage de la bergerie hier. Tout seul. Parce que c’est le temps. Parce que c’est ce qu’il a à faire. Parce que le printemps.  

Le printemps est là.  

Icitte ça paraît pas trop encore. Y’a d’la neige comme jamais vu de mémoire d’homme ou de femme, ou de bonhomme ou de bonne femme.  Mais les érables coulent. Roméo, qui a une petite petite érablière, trop petite pour qu’on la prenne au sérieux mais une érablière pareil, j’veux dire qui donne du sirop pour lui, pis sa famille, pis les voisins, pis la tribu, Roméo, emmuré dans sa modeste maison, dans son bungalow déposé sur le rang mais mis à sa main, son bungalow joli pis pas, son nid douillet qui n’a de charme que d’être son nid et qui, dès lors, est magnifique, partagé avec sa Jocelyne, sa compagne, qui parle pas autant que lui; Roméo, donc, jadis, dans un autre temps, a montré à Géronimo, son fils, son premier, comment faire les sucres, comment entailler, bouillir pis toute ça que moi je sais pas faire. 

Moi qui sais pas faire la différence entre une bernache ou une outarde ou une aubergine «Ping Tung Long» cultivée bientôt par Patrice le semencier poète qui mène à bout de bras son petit et démesuré et subversif rêve à lui de – je sais pas moi – recréer un lien entre la terre, la graine et nous. Patrice qui nous offre – comme Marc Séguin mettons quand il peint une oie ou un orignal ou un élan ou un loup – une vision du monde à travers des centaines de sortes de semences.  

Une vision du monde.

Comme Mathieu avec sa bergerie vendue à Julie pis à son chum dont j’oublie le nom. Qui vont reprendre le rêve de Mathieu et Marie-Christine et Laure et Noé, leurs enfants.  Qui vont le reprendre parce que Mathieu et Marie-Christine sont épuisés.  

L’air de rien, c’est lourd à porter un petit rêve.

Je vais l’appeler Mathieu tantôt. Faut que je lui dépose, à sa demande,  sur le balcon, des livres que j’ai aimé lire pis de la soupe – ça c’est mon idée – que j’ai faite hier.  

Anyway.  

Ce que je veux dire c’est que je sais pas quoi écrire d’autre que des noms aujourd’hui. J’ai juste envie de les nommer celles et ceux qui posent des gestes perdus, oubliés pis qui rêvent petit mais qui rêvent vrai. Et qui nous rappellent à l’essentiel. Qui nous rembarquent sur le seul chemin possible. LE SEUL! C’est ma seule conviction.

Parce qu’on le voit là, non?  
On le voit ben!  Non?  
Que ça marche pas autrement?!  
On le voit-tu pour de vrai?  

Y’a personne sur le rang à matin.  Hier non plus.

Mon fils est à Séoul. Il étudie là-bas. Pour éventuellement agir et se battre pour ceux et celles qui n’ont pas de voix, pas de maison, pas de pays, pas de ferme ou de terrain de jeu. Partout presque sur la terre on les a chassé.e.s pour pouvoir produire des criss de gros rêves sales qui nous appauvrissent. Toutes et tous.

Anyway.

Il est à Séoul.  Y’a personne dans les rues.  

Mais hier Géronimo a fait bouillir. Mathieu prépare la bergerie pour Julie pis son chum. Perle faisait des livraisons de légumes racines dans le Kamouraska. Isabelle pis Patrice prennent soin de leurs si beaux cochons. Nathalie fait du saucisson pareil. Christian et Hervey sont ouverts. Lauzier aussi. Clotilde construit sa maison qui aura sa serre. Pis ses semis sont partis. Moi? J’vas appeler Roméo.  

Fuck Google!  

Pis je vais faire un chili avec la viande hachée de mon dernier agneau à Mathieu… J’irai en porter aussi sur son balcon.

P.S.  Je vous invite à lire l’article de Nicolas Langelier «La vie que nous souhaitons mener» en ouverture du dernier numéro de la revue Nouveau Projet. Écrit avant la Covid-19, son article, si juste, prend des allures de prophéties. Anyway. Pis je vous invite, fidèles de Caribou, à aussi fréquenter Nouveau Projet.  C’est deux fesses qui s’connaissent…;). 

Et les nommé.e.s sont…