«Goûter NOUS!»

Révolution agricole Goûter nous

Dans ce texte, notre chroniqueur en confinement, fort inspiré, lance un appel à la révolution. Pour que chaque Québécoise et Québécois découvre ce que ça goûte… nous!

Une chronique de Christian Bégin

«Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver
Nous entrerons là où nous sommes déjà»

Gaston Miron

Alors ça y est?  
On est là?  
Pour vrai?
On est prêt?  
Parce que ça sera pas facile.  
Ça l’est déjà pas.  
Mais tout est là pour.  
Presque.  

Fait que, qu’on s’le dise. Qu’on se l’répète souvent. Va falloir dépasser les paroles. Leur donner de l’élan. Les faire atterrir dans NOS champs, sur NOS terres, dans NOS eaux, sur NOTRE territoire.  

Pour qu’elles soient fertiles, ces paroles semées ça et là, exhalant l’enthousiasme, la prise de conscience salvatrice, voire la conversion, devront prendre racine.  

Il ne suffit pas de ferrer le poisson, il faut le r’monter à bord! 

Maintenant! 

Il y aura beaucoup d’adversité. Beaucoup. Y’aura des saboteurs de jardins, des coupeurs de lignes, qui ont tout intérêt à ce que ça ne germe pas dans nos têtes et dans nos champs ces idées-là. À ce que la pêche ne soit pas miraculeuse.  

Mais, disons-le nous, c’est MAINTENANT!

Parce que là, dans ce malheur, au cœur de cette crise, se dessinent plusieurs possibles qui seront déterminants pour la suite du monde.  

C’est pu l’temps d’évoquer et d’espérer des demains qui chantent.

L’espoir est un principe vain, passif. Je ne peux pas espérer me lever et aller m’asseoir su’ mon sofa. Faut que j’me lève. Faut j’y aille. Alors pour des demains qui chantent, faut écrire la partition. Faut jouer la toune.  Faut la chanter ensemble. Parce que, pour détourner un peu les mots du grand Yvon Deschamps (Des champs!): «C’est ensemble qu’on est le plus nombreux!» 

Déjà, y’a des gestes qui se posent. Des paroles sans précédents qui se prononcent et qui deviennent l’amorce d’un geste. Faut juste les aider à aller jusqu’au bout. Quand on entend de la bouche de notre premier ministre des mots comme «démondialisation», quand Marcel Groleau de l’Union des producteurs agricoles (UPA) évoque que «nous sommes peut-être allés trop loin», y’a potentiellement quelque chose qui peut se mettre en marche. Quand on évoque la souveraineté alimentaire et l’agriculture nourricière dans les officines du pouvoir et dans des points de presse, il est légitime de penser qu’il y a une occasion à saisir. Une opportunité.

Mais pour arriver à vraiment ébranler les colonnes du temple, avant de défaire un système conçu et bâti pour nourrir une minorité de puissants – au final ce sont les multinationales de l’agroalimentaire, les mégaproductions, les fermes-usines et les intégrateurs privés et coopératifs qui en bénéficient – plutôt qu’une multitude de communautés, il va falloir mettre en commun des expertises, des propositions claires et viables et efficaces, preuves à l’appui.  

Parce que malgré sa bonne volonté, le gouvernement actuel, via le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) – entre autres – et son principal allié l’UPA, pris dans la mécanique de la mondialisation, au service même de cette mécanique, de cette idéologie, depuis au moins le début des années 1990 mais au fond bien avant, ont besoin d’aide pour «penser en dehors de la boîte» et prendre des sentiers qu’ils n’empruntent pas de nature. 

Cela dit sans aucune prétention ni mépris.  
C’est un constat.  
Qui appelle la collaboration!  
La mise en commun des nos expertises respectives.

Remettre sur pied une agriculture et des pêcheries nourricières destinées non pas à l’exportation – sans pour autant l’exclure – mais consacrées d’abord et avant tout à NOUS nourrir, c’est une expertise qu’ils n’ont pas. Ça demeure au niveau d’un souhait, qui, force est de le constater de la plus prégnante des façons qui soit, va à l’encontre des fondements de quelque chose qui est de l’ordre d’une foi, ou du moins d’un puissant credo. Un credo principalement bâti sur les lois du libre-échange tout azimuts. 

Il existe au Québec, réparti.e.s sur l’ensemble du territoire, plusieurs centaines d’agricultrices et d’agriculteurs, de pêcheuses et de pêcheurs, de restauratrices et de restaurateurs, de transformatrices et de transformateurs rompu.e.s aux principes d’une agriculture de proximité, nourricière et paysanne et d’une pêche soutenable. Une nouvelle paysannerie – employons ce terme pour embrasser tout l’monde! – entrepreneuriale qui arrive, malgré un système adverse et favorable aux plus gros joueurs, à vivre de leurs métiers, à nourrir leurs communautés et qui ne demande pas mieux que de voir s’étendre de façon exponentielle le mouvement. On parle ici d’une réelle révolution agricole et des pêcheries.  À petite échelle certes, mais qui, incontestablement, peut faire école. Peut surtout faire bénéficier son expertise à celles et ceux qui prétendent vouloir s’ouvrir à d’autres façon de faire, partout dans le monde.

Au moment d’écrire ces lignes, des agricultrices et des agriculteurs restent pris avec leurs productions. Normand Bournival (ce sont de vraies personnes!), de la ferme Norvie de Saint-Étienne-des-Grès, reste pris avec des entrepôts pleins de choux alors que des choux nous arrivent à pleines portes de la Géorgie aux États-Unis. Chaque jour, à cause d’une baisse exceptionnelle de la demande, des milliers et des milliers de litres de lait s’en vont aux égouts. Parce que nous sommes soumis aux dictats de l’offre et de la demande, aux quotas, à des plans conjoints immuables et obsolètes et aussi parce que nous n’avons pas constitué une expertise qui nous permettrait ici de tout transformer du lait, toutes les substances laitières, le petit lait, le lait écrémé pour en faire des poudres et autres dérivés dont pourrait bénéficier, entre autres, les fromagères et les fromagers. 

Je ne vais pas ici ouvrir la discussion sur les méfaits de l’industrie laitière sur l’environnement et la santé. Je ne suis d’aucune église. On pourra en jaser une autre fois. Pour vrai.
C’est juste qu’avant on savait transformer le lait, le conserver. 
On ne le sait plus.
Ce ne sont que quelques exemples qui ne représentent que la pointe de l’asperge!

Cette situation est intenable bien sûr mais elle n’est pas inextricable ni insoluble! Il suffit de repenser le système de fond en comble. Vraiment? 

OUI! 

Et elles et ils sont plusieurs qui, en ce moment même, disposent de TOUS les outils dont nous avons besoin pour remédier à cette absurde et indécente réalité.

Avant que nous annulions la pêche au homard cette année, avant que nous décidions de ne pas sortir les asperges des champs, à cause des lois absurdes d’un marché qui nous appauvrit plutôt que de nous enrichir collectivement, avant que nous cédions bêtement à des arguments tels que «Le marché va s’écrouler!» ou «Nous n’aurons pas ici les moyens de soutenir la pêche au homard, les québécois.e.s n’ont pas le pouvoir d’achat pour!», faisons la preuve que NOUS avons des solutions à proposer, des moyens novateurs et économiquement performants pour NOUS nourrir. 

Le Québec n’a pas le pouvoir d’intervenir sur les ententes de libre-échange et il s’est souvent montré plutôt un fervent partisan de ces politiques néolibérales, mais celles et ceux qui nous gouvernent sentent bien que le vent change de bord. Cependant nous devrons être d’une grande vigilance et d’une indéfectible exigence si nous ne voulons pas que le naturel revienne aux grands galops! Si Cohen chantait: «There is a crack in everything, that’s how the light gets in».  

On est aussi en droit de penser que par une simple brèche dans notre volonté et notre vigilance, l’enfer des bonnes intentions peut se paver sur un vrai temps!

Tout ça pour dire que si nous avions un réel système d’économie de proximité et circulaire, intégré, qui nous permettrait de produire, transformer et vendre, tant en agriculture que dans les pêcheries que dans les secteurs manufacturiers, nous serions plus riches, plus forts, plus fiers et souverains! Et l’argument final, l’argument fatal, celui du coût, celui du portefeuille deviendrait caduc.  

«Parce que plus de gens en mangent parce qu’elles sont plus fraîches. Et elles sont plus fraîches parce que plus de gens en mangent!»

Ironiquement c’est un géant de l’agroalimentaire (Hygrade) qui nous sert ici une grande leçon.

Alors donc qu’il semble y avoir une réelle et violente prise de conscience que nous sommes beaucoup trop dépendants de ce qui se cultive ailleurs et dans des conditions que nous ne contrôlons pas, le MAPAQ et l’UPA pourraient devenir de vraies alliés de la production diversifiée et pourraient mettre en place des mesures actives très rapidement si la volonté y est. Si les bottines suivent les babines!

Donald Dubé et Laurence Fischer de la Ferme du vert Mouton proposent, entres autres, ceci:

  1. Moratoire sur la vente intempestive des terres aux spéculateurs et promoteurs.
  2. L’achat par l’État, via un fond dédié, des terres abandonnées (il y  a, par exemple, juste au Bas-Saint-Laurent, plus ou moins 8000 hectares de terres abandonnées).
  3. Une remise à niveau de ces terres.
  4. Une remise en production à travers des projets de fermes solides de toutes tailles. 

David Robert et sa douce Nottaway Desjardins de l’entreprise La Jardinière ont aussi des propositions très claires et à haut taux de faisabilité:

  1. Création d’un modèle de serres citoyennes préfabriquées et offertes a prix modique pour un déploiement rapide de microproducteurs.
  2. Création de la toile de production, transformation, marchandisation et éducation partant des villages vers les grands centres.
  3. Création de coopératives d’habitation permettant la création de micro-fermes de 2,5 acres en location longue durée pour empêcher toute spéculation et favorisant l’habitation du territoire rural Québécois.
  4. Création de l’«Appellation Nourricière de Proximité» contrôlée  par une limite géographique de marchandisation.

Et c’est pas fini!  

Roméo Bouchard, cofondateur de l’Union Paysanne parle avec force et expertise de:

  1. Débloquer la production hors quota.
  2. Assurer un accès aux terres.
  3. Assurer un soutien financier approprié aux agriculteurs de proximité et écologiques. 
  4. Développer des ateliers de transformation et des règles sanitaires mieux ajustées au risque.

Je me permets ici de le citer dans une entrevue qu’il donnait au journal Le Placoteux du Bas-Saint-Laurent:

«Ce qui circule comme chiffre, c’est que l’autosuffisance du Québec sur le plan alimentaire serait autour de 30%, alors que dans les années 1980, c’était environ 80%. Ce que la crise nous fait réaliser, c’est que ce n’est pas seulement les grandes entreprises qu’on a délocalisées, mais aussi l’agriculture. Partout sur la planète, chaque pays s’hyperspécialise dans un type de produit, ce qui amène cette libre circulation démentielle des denrées. C’est illogique sur le plan de l’autosuffisance alimentaire, mais aussi de l’environnement.»

Et au niveau des pêches, Colombe St-Pierre, Mélanie Lemire, Robert Laplante et Marie-Eve Arbour, de la coalition Manger notre Saint-Laurent en partenariat avec l’Institut de Recherche en Économie Contemporaine et Visages Régionaux ont déjà un plan de relance et de sensibilisation active tout près à être mis en place.  

MAINTENANT!

De plus, comme le suggère Jean-Martin Fortier de la Ferme des Quatre-Temps et auteur, entre autres, de l’incontournable Le jardinier maraîcher, il serait possible de mettre Hydro-Québec à contribution afin de développer l’agriculture de serres et de faire profiter aux agricultrices et agriculteurs de tarifs préférentiels offerts, par exemple, au secteur des alumineries, afin de pouvoir chauffer à moindre coût.  

Il y en a des solutions! PLEIN!

Mais MOI, comme citoyen.ne, qu’est-ce que je peux faire là là?
Bonne question.
On va essayer d’y répondre!!

On peut se tourner vers les élu.e.s municipaux et les MRC qui ont un pouvoir d’agir rapide dû à la proximité entre les instances décisionnelles et les citoyens.ennes.

Martin Poirier, Patricia Posadas, Marie Boirot et Annie Cayouette de Rimouski en transition proposent ceci:

  1. En lançant un mot d’ordre de cultiver chaque endroit qui est à notre disposition;
  2. En modifiant dès maintenant les commandes de plantes ornementales pour cet été, pour les remplacer par des plantes comestibles;
  3. En fournissant un service de travail du sol par l’entremise des employés municipaux (tracteurs, machinerie);
  4. En organisant la distribution de semences;
  5. En ouvrant des parcelles publiques dans les parcs et sur les terrains municipaux (si nécessaire);
  6. En lançant un appel à la population pour augmenter la production du compostage et ainsi en maximiser la distribution;
  7. En consultant et réunissant les acteurs du secteur maraîcher pour bonifier les idées à mettre en commun afin de décupler cette production/transformation locale. 

C’est applicable rapidement! Ça s’peut!

Autre avenue VRAIMENT IMPORTANTE et sur laquelle vous avez un vrai pouvoir.

Il n’est pas normal que, par exemple, un éleveur d’agneau à Saint-Pascal-de-Kamouraska ne puisse pas vendre une partie ou même la totalité de sa production au supermarché de grande surface du coin. Les maraîchères et maraîchers, les éleveuses et éleveurs, DEVRAIENT avoir accès au marché des grandes surfaces! En ce moment, les lois du libre-échange les défavorisent totalement si bien que, pour des raisons économiques et de profits nets, on va se retrouver souvent avec des asperges du Pérou ou du Chili sur nos tablettes en pleine saison des asperges au Québec! C’est non seulement absurde mais, c’est inacceptable!

Alors faites pressions sur vos commerçants, exigez qu’il assouplissent et modifient leurs normes d’approvisionnement et de distribution.

Demandez sans cesse des produits québécois et assurez-vous que vos marchandes et marchands priorisent les productrices et producteurs LOCAUX.  

Questionnez-les sur les marges de profits qu’ils tirent et challengez-les à cet égard. Si les grandes chaînes acceptaient de revoir leurs marges, l’argument du «Ça coûte trop cher manger québécois!» ne tiendrait plus!

En nous devons aussi apprendre, chacun et chacune d’entre nous, qu’il n’est pas normal ni souhaitable d’avoir accès à tout en tout temps. Certains économistes en ce moment expliquent la dégringolade des marchés par le fait qu’en cette période de crise nous n’achetons que l’essentiel, par réflexe. Du moins la majorité d’entre nous. On n’évoquera pas ici les cohues devant les Costco et Walmart de ce monde…

Il y a tout de même ici, dans ce simple constat, une importante réflexion qui s’offre à nous. Notre système économique est un château de cartes, un colosse aux pieds d’argile. Il ne tient pas le coup devant le premier virus déterminé et pugnace qui se présente.  

Consommer l’essentiel, retrouver et intégrer dans notre façon quotidienne de s’alimenter le principe de saisonnalité. Faut-il le redire que des fraises en janvier c’est écologiquement insoutenable et, en plus, c’est pas bon.  

Manger ce qui pousse ici en saison. Manger ce qui se promène dans NOS champs, ce qui grouille dans NOS étables, ce qui piaille dans NOS poulaillers! 

Accepter que quand y’a pu d’une chose, y’a autre chose.

Comme le dit Pascal le boucher: «Mangez moins de viande, choisissez-la mieux!»

Nous confondons beaucoup nos désirs et nos besoins. Et tout, depuis trop longtemps, nous pousse à assouvir nos désirs immédiatement, sans attendre, sans réfléchir, ce qui a pour effet collatéral d’en oublier nos besoins.  

Nos réels besoin.  

Aimer, être aimé, avoir et cultiver des liens signifiants, travailler et être justement rémunéré pour son travail, avoir un toit, se nourrir, faire partie d’une communauté, mourir dans la dignité…

Cette crise, je l’espère ardemment, nous ramènera sur le chemin de nos besoins.

Nous avons besoin les uns des autres. Nous avons besoin de reconstruire nos communautés afin de reprendre le pouvoir des mains de l’oligarchie des multinationales et des pouvoirs qui leur sont complices.

Nous avons besoin de reconnecter avec la terre qui nous nourrit. Nous avons besoin de reprendre possession de notre territoire.  
Ensemble.  
Toutes communautés confondues. 
Nous avons besoin de nourrir nos communautés.  
Nous avons besoin de retrouver le sens du NOUS.
Et au final, parce qu’au début de l’envoi, c’est de ça dont je voulais parler, au final, ça goûtera NOUS!!!

Et cette révolution – et c’est le point le plus important et avec lequel je veux finir – y’a seulement NOUS qui pouvons la faire!

Il faut s’y engager! NOUS!

MAINTENANT!!!


➤ Pour d’autres chroniques de Christian Bégin:

Ce texte vous a interpellé? Consultez la plateforme «Goûter NOUS!» mise sur pied par Christian Bégin.

Procurez-vous notre hors-série Manger 100% local sur notre boutique en ligne!