La certification bio souffle ses 20 bougies

Femmes agriculture bio

Puisque le Québec est la première province canadienne à avoir développé une appellation contrôlée pour la culture biologique en 2000, les producteurs d’ici se sont imposés comme des pionniers. Vingt ans plus tard, où en est le secteur? 

Un texte de Guillaume Roy

«On était vus comme des extraterrestres il y a 20 ans, mais aujourd’hui, on est vus comme des précurseurs», soutient Carl Bouchard, copropriétaire de Bouchard Artisan Bio, une ferme laitière biologique de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean, qui produit aussi son propre fromage. Selon ce dernier, les mentalités ont beaucoup évolué, notamment au cours des cinq dernières années. «Les gens sont de plus en plus conscientisés par rapport à la santé des animaux, la qualité de la nourriture et l’environnement», dit-il.

Québec souhaitait doubler les superficies d’agriculture biologique entre 2015 et 2025, mais l’objectif a déjà été atteint, car ces dernières dépassent désormais 100 000 hectares, soit plus du double de 2015, qui était de 49 000 hectares. 

«Je suis surpris de voir l’ampleur de la croissance du secteur au cours des dernières années», admet Nicolas Turgeon, conseiller expert en culture biologique au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). 

Le biologiste, qui suit le secteur depuis 18 ans, constate que les producteurs québécois profitent d’une croissance importante des marchés biologiques au Québec et au Canada, qui ont respectivement crû de 9,2% et de 8,4% en moyenne par année entre 2012 et 2017. «Le Québec s’affiche comme leader canadien de la production et de la transformation biologique», ajoute-t-il. 

Selon le portail Bio Québec, qui présente les statistiques sur le secteur biologique québécois, on retrouve désormais 2358 producteurs biologiques au Québec – plus du double de 2010 – ce qui représente 9% des entreprises agricoles. Si on y ajoute les transformateurs, on compte 2960 entreprises biologiques. Une croissance qui est en constante progression alors que le nombre de fermes conventionnelles chute. 

De plus, le Québec est le leader mondial de la production biologique de canneberges, de bleuets et de sirop d’érable, remarque Nicolas Turgeon. La production de lait biologique au Québec n’est pas en reste, puisqu’elle représente 40% de la production canadienne. La belle province est aussi le plus important producteur de porcs biologiques en Amérique du Nord. 

«Près de 10% des entreprises agricoles sont désormais sous régie biologique au Québec, ce qui démontre que ce n’est pas une tendance passagère, mais un mode de culture bien implanté.» 

Nicolas Turgeon

Et non seulement le bio prend de plus en plus de place, mais les méthodes culturales influencent aussi les producteurs conventionnels, ajoute ce dernier. «Les producteurs de grandes cultures ont notamment introduit les techniques de sarclage des producteurs biologiques pour réduire l’utilisation d’herbicides», cite-t-il en exemple. 

Le bio-industriel 

Alors que l’essor de l’agriculture biologique a longtemps rimé avec la culture sur de petites surfaces, les producteurs de grandes cultures sont de plus en plus nombreux à se lancer, et ils représentent désormais plus de 50% des superficies totales en bio. De plus, de grands transformateurs industriels, comme Bonduelle, derrière la marque Arctic Gardens, misent désormais sur l’agriculture québécoise pour assurer un approvisionnement en légumes biologiques. 

Le Québec est même devenu la plaque tournante de la transformation de légumes biologiques de Bonduelle avec 50% de la production de la multinationale en Amérique du Nord, soutient Marc Lemery, vice-président aux opérations pour le Québec, en ajoutant que la majorité de la production est vendue aux États-Unis. Ce dernier estime que la rigueur hivernale protège les productions de différents insectes nuisibles, ce qui rend la culture biologique plus facile qu’aux États-Unis. 

Première appellation bio au Canada

Même si certaines fermes s’étaient converties au bio avant, il a fallu attendre au 1er février 2000 pour que l’appellation biologique voit officiellement le jour au Québec. C’était alors la première province à implanter cette norme. 

Dès lors, les producteurs qui voulaient afficher leurs produits comme étant biologiques ont dû suivre un cahier des charges rigoureux, interdisant notamment l’usage de pesticides et de fertilisants chimiques. «Le cahier des charges impose des normes sévères qui rendent l’accréditation sérieuse, ce qui permet aux consommateurs d’avoir confiance dans le fait que les produits sont vraiment biologiques», estime Carl Bouchard. 

De plus, le cahier des charges est revu tous les cinq ans pour moderniser les normes, car les consommateurs sont de plus en plus exigeants, notamment en ce qui a trait au bien-être animal. Par exemple, les vaches laitières en production biologique devront être libres dans l’étable en tout temps d’ici 2030, ce qui laisse suffisamment de temps aux producteurs pour s’adapter et investir plusieurs centaines de milliers de dollars, voire des millions, pour la conversion. 

Photo de Maude Chauvin

C’est le Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV), un organisme fondé par le gouvernement du Québec, qui assure l’application de la loi sur l’appellation biologique. Pour obtenir la certification, un producteur doit être accrédité par un des six organismes indépendants, tels que Écocert ou Québec Vrai. Les coûts d’accréditation varient selon la taille de la ferme. 

Nicolas Turgeon estime qu’un mythe existe autour des coûts de certification. «On entend souvent dire que ça coûte trop cher, dit-il. Pour une petite entreprise, ça peut représenter des coûts de 750 à 800$ par an, mais les produits bio se vendent plus cher, ce qui génère une prime d’environ 30 à 50%.» Par exemple, Bouchard Artisan Bio, qui récolte le lait de 105 vaches, paie environ 2500$ par an pour sa certification. Mais l’investissement en vaut la chandelle, malgré la paperasse, car il assure la traçabilité de la terre à l’assiette, en plus de la prime pour le lait bio, qui est de près de 25%. 

La clé du succès 

Vingt ans après l’implantation de la norme biologique, le Québec a su se démarquer de la concurrence en mettant sur pied un écosystème de producteurs, de transformateurs, d’organisations fédératrices, de recherche et de transfert technologique qui fait l’envie du reste du Canada, estime Nicolas Turgeon. 

Le Centre d’expertise et de transfert en agriculture biologique (CETAB +), créé il y a 10 ans à Victoriaville, fait notamment partie de ce réseau de savoir-faire québécois. Il aide les producteurs à trouver, par exemple, les meilleures variétés pour l’agriculture biologique, des techniques de lutte contre les insectes ou encore des engrais verts. 

Aussi, dans le cadre de son pro- gramme Soutien au secteur biologique, le MAPAQ propose différentes options de financement pour les producteurs, par exemple la couverture jusqu’à 90% des dépenses pour la précertification. La Filière biologique du Québec, elle, lancera, avec l’appui du MAPAQ, la plus grande campagne de valorisation et de promotion de l’agriculture biologique le 18 mars prochain, d’un montant de 2,7 millions de dollars. «Ce sera du jamais vu en 20 ans», assure Nicolas Turgeon. 

Une région 100% bio en 2050? 
C’est au Saguenay–Lac-Saint-Jean que l’on retrouve les plus grandes superficies bio, soit plus de 20 000 hectares en culture. La croissance du nombre de conversions de bleuetières au biologique y est pour quelque chose. Carl Bouchard, copropriétaire de Bouchard Artisan Bio, un producteur de lait et de fromage biologiques, souhaite miser sur cet essor pour que le Saguenay–Lac-Saint-Jean devienne un territoire 100% bio d’ici 2050. «Ça nous permettrait de nous démarquer de la concurrence», dit-il. Le producteur cite en exemple le lait biologique nordique de Nutrinor, qui a permis à la coopérative régionale de s’implanter dans de nouveaux marchés. Des pourparlers sur le sujet ont eu lieu il y a quelques semaines avec les MRC de la région, Nutrinor, le MAPAQ et Écocert, dans le but de promouvoir le projet.