Vigneron cherche main-d’œuvre locale fiable

Vignoble des Bacchantes

Le propriétaire du vignoble Les Bacchantes, Sébastien Daoust, réagit à la chronique de Christian Bégin du 29 avril dernier Le rat des villes et le rat des champs. Le vigneron d’Hemmingford partage son expérience, question d’apporter quelques nuances et de poursuivre la discussion.

Texte et photos de Sébastien Daoust

Je prenais mon café ce matin, et je n’arrêtais pas de penser au texte de Christian Bégin publié récemment sur Caribou. J’ai hésité à envoyer ce texte, parce que je n’ai pas la capacité de trouver les mots justes, ce n’est pas mon métier. Mais aussi parce que j’ai rencontré à deux reprises M. Bégin; je l’admire pour son franc-parler, pour son verbe, pour l’entrepreneur qu’il est. Et j’avais peur que mon texte soit interprété comme une critique envers lui. Or, ce n’est pas ça. Ses questions sont bonnes. Mon idée est plutôt de souligner ici la conclusion trop facile qu’on peut tirer de ces questions. 

Pour lire la chronique de Christian Bégin:
Le rat des villes et le rat des champs

Jusqu’en 2017, je me considérais comme un rat de cubicule. Je sais qu’il ne fait pas partie de la fable de La Fontaine, mais tout de même, je me définissais comme tel. Il ressemble à toute fin pratique au rat des villes, mais il a une feuille de temps à faire et un compte de dépenses, il ne sait pas pourquoi son département TI lui fournit un ordinateur aussi médiocre, il participe au jeudi 5 à 7 du bureau organisé par le département de ressources humaines afin de rencontrer l’objectif fixé sur le plan quinquennal d’augmenter la rétention du personnel de 5%, objectif lié directement au plan stratégique voté par les actionnaires lors de la séance extraordinaire, etc. 

C’était ça, ma vie. 

Je suis encore un peu un rat de cubicule dans ma façon de penser. Mais aujourd’hui mon métier est devenu celui du rat des champs.

J’ai fondé un vignoble en 2012. À cette époque, nous voulions embaucher des Québécois pour traiter les vignes. Nos affichages de recherche de main-d’oeuvre dans différents journaux locaux sont restés sans réponse.

Sans réponse. Pas un seul appel.

Mes collègues vignerons m’ont averti de faire attention à cette approche, prétextant que la plupart des vignobles avaient déjà essayé cela. À la grosseur du vignoble que je tentais de mettre en place, les chances de réussir de cette façon étaient minces. Mais j’étais têtu… ou entêté.

Je voulais avoir un vignoble de 10 hectares. En Europe, on appelle ça «un rien du tout». Au Québec, par contre, c’est plus ambitieux. Pas trop ambitieux. Pas très ambitieux. Mais tout de même ambitieux. Surtout pour un rat de cubicule. 

Nous avons finalement trouvé une firme de placement agricole, spécialisée dans la vigne. Nous payions, en moyenne, 20$ de l’heure, logement sur le site de travail compris. De 2013, année de la plantation de nos vignes, à 2016, nous avons donc eu des Québécois dans le champ. Ce fut fort laborieux, car les employés restaient, en moyenne, quatre semaines à notre emploi. C’est normal, c’est du travail manuel à la journée longue, qu’il pleuve ou que ce soit la canicule. Ce n’est pas une question de travail répétitif. Il est certain qu’avec 40 000 vignes, il y a de la répétition. Mais ce n’est pas répétitif pendant tout l’été. Il y avait beaucoup de mécanisation, pour éviter l’utilisation d’herbicides, alors parfois, on pouvait passer une semaine à être assis sur le tracteur. Il reste, qu’en général, aux premiers travaux manuels, nous perdions nos équipes. Seuls deux employés restaient constants. 

Les mauvaises herbes ont pris le dessus. Des parcelles complètes de terrain sont restées sans traitement. Sur les 40 000 vignes plantées, nous en avons perdu 15%. Nous étions rendus à offrir 22$ de l’heure pour garder certains membres de l’équipe.

Nos employés rentraient saouls et gelés au travail après la paye du jeudi. Ils souillaient les matelas de leur chambre. Ils se faisaient prendre à dormir entre les rangs de vignes, et décidaient, à la dernière minute, de ne pas se présenter au travail pendant les périodes de «crise» (encore une fois, les mauvaises herbes rendues plus hautes que les vignes elles-mêmes). Du 35 heures semaines demandées au départ, plusieurs nous demandaient de ne faire que 25 heures, puis 10 heures… puis plus rien. Un employé m’avait même dit: «On a gagné notre chômage, on se revoit l’année prochaine».

Nous étions la risée des vignobles au Québec.

Nous avons eu, au bas mot, environ 50 employés différents en 3 ans. Du lot, un seul est encore à notre emploi, par sa propre volonté, par souci du détail, par sa passion de la vigne.

Vingt-deux dollars de l’heure. Avec la marge de la SAQ, ça voudrait dire que je devrais vendre mon vin environ 23$ la bouteille en supposant que je le vende sans me payer de salaire, sans profit, sans calcul de l’amortissement des actifs. 

Vous êtes prêts à payer 23$ pour un vin québécois dont l’équivalent chilien ou californien se détaille à 12$? La réponse est un retentissant «Non». Tous les chiffres de la SAQ tendent à le démontrer. C’est pareil pour nos radis, c’est pareil pour nos fraises, c’est pareil pour tous nos aliments du Québec. Oui, nous trouvons que nos aliments sont bien bons, mais nous ne voulons pas nécessairement payer le double pour les obtenir.

Acheter des aliments du Québec, ce n’est pas supposé être un luxe! C’est supposé être normal. C’est supposé être offert au même prix que les aliments d’ailleurs.

En France, ont-ils des vins du Québec sur les tablettes? De l’Italie, du Chili? Jamais. Ils ont un bon produit, et ils en sont fiers, alors ils n’ont que faire des autres vins. Mais au Québec, nous avons des vins de TOUS les pays sur nos tablettes. Alors non seulement devons-nous avoir un produit de qualité, mais son prix doit aussi être compétitif.

Est-ce que le vin, donc, est un produit de la mondialisation? Il est certainement un produit de l’industrialisation, quand on voit la grandeur des vignobles en France, en Australie ou en Californie. Et personne ne blâme qui que ce soit, moi le premier, d’avoir le goût de boire un petit verre de Bourgogne ou de la Loire!

Selon les calculs faits avec mon agronome et mon œnologue, j’aurai donc perdu 250 000$ en m’entêtant à embaucher des Québécois pendant 3 ans. Ce montant s’explique en salaires payés en trop, en perte de rendement de raisins et de vente de vin.

Depuis 2017, nous embauchons de trois à cinq travailleurs du Mexique: Alex, Virginio, Luis, Pedro, Mariano… Oui, ils sont payés au salaire minimum, à 13$ de l’heure. Ils sont logés et j’assume le prix d’un des billets d’avion et les coûts d’inscription du programme qui leur permet de venir travailler au Québec. J’ai dû apprendre une base d’espagnol. Au bas mot, si j’amortis tout ça, je les paie 20$ de l’heure.

Mais quelle différence dans le travail! Ils ne sont jamais saouls ou drogués, ils respectent le logement que je leur fournis, ils aimeraient faire PLUS d’heures, pas moins, et ils prennent le temps, le soir avant de terminer leur journée, de repasser dans chacun des rangs de vignes pour voir si des branches ont décroché, si une zone n’a pas été désherbée, et ils en profitent pour nettoyer les véhicules le cas échéant. Ils ne sont pas tant passionnés de la vigne, qu’ils ont une passion pour le travail bien fait. 

Mon agronome trouve que le vignoble est maintenant au même standard que tous les autres. Nous avons, à toute fin pratique, récupéré les dommages faits à nos vignes. Sauf pour celle de pinot. Le pinot, ça ne pardonne pas rapidement. 

Mon histoire est celle d’un paquet d’agriculteurs du Québec. De vignerons, avant tout, et pas seulement les plus gros. Certains vignobles bio, nature, biodynamique même, ont vécu ces histoires, et se sont retournés vers cette main-d’œuvre étrangère.

C’est plus simple, au départ, d’embaucher des Québécois. On ne connaît pas l’espagnol, on ne connaît rien de la culture du Mexique ou du Guatemala. On s’imagine tous avoir à régler des problèmes de gestion des ressources humaines en baragouinant «un poquito» d’espagnol. Il n’y a rien qui nous attire vers ça.

Mais on n’a pas le choix. 

Nous avons une main-d’œuvre fort éduquée au Québec. C’est l’orientation sociale que nous avons pris depuis près de 60 ans maintenant. C’est l’aboutissement de cette réalité que nous vivons. Je n’ai pas besoin d’un DEC, d’un BAC ou d’une M.Sc. pour travailler dans un champ.

On s’attend, collectivement, à avoir un travail à la hauteur de notre éducation. C’est pour ça, avant tout, que peu de gens veulent travailler dans nos champs.

Même aujourd’hui, avec ce virus qui nous affecte tous, la vision du rat de cubicule que j’étais se frappe de plein fouet à celle du rat des champs que je suis devenu. Au départ je me disais: «Oui, les gens vont vouloir travailler dans le champs, ils veulent changer leur vie comme moi je l’ai fait!» Maintenant, je me dis: «Oui, mais ta vision, à l’époque, était très champêtre, les cerises sur ton chapeau, à tailler des vignes, pas celle d’arracher du chiendent à la main pendant une journée pendant une canicule!»

Je dois me retourner vers des collègues du Mexique parce que les Québécois ne veulent pas faire ce travail. Un travail varié, mais pas facile. La passion pour la vigne, ce n’est pas inné. Ce n’est pas célébré, et ce n’est certes pas valorisé. Pas plus que la passion pour la fraise, pour la framboise, pour le bleuet ou pour le chou-fleur. Ou pour le bœuf. Ou pour le maïs. 

Le vin de la vertu

Les anglophones ont une expression qui se traduit mal en français, celle du «shaming», c’est-à-dire propager activement une honte. C’est avant tout une action. On parlera beaucoup de «mom shaming», par exemple, qui est cette tendance qu’ont plusieurs personnes à essayer de convaincre une mère que la façon dont elle élève ses enfants n’est pas la bonne. 

Et au Québec, je sens qu’on s’approche de l’agriculture shaming. Il faut que l’agriculture soit vertueuse. Dans le vin, c’est encore pire. Je me suis fait refuser des vins dans des restaurants parce qu’il n’était pas bio ni nature. Pourtant, je suis en culture raisonnée, le type d’agriculture prônée notamment par l’agronome sonneur d’alerte Louis Robert, homme qu’on ne peut accuser d’être à la solde du grand marché mondial des pesticides. Mais je me bute à cet «agriculture shaming», à me faire dire que mes produits ne sont pas parfaits, contrairement à des vins qui viennent en bateau de l’autre bout de la planète. Et avec la COVID, c’est encore pire, car non seulement mes vins devraient-ils être parfaitement bio et nature, mais mon vignoble ne devrait pas engager d’employés étrangers en plus. C’est une dérive grave. La question de M. Bégin est bonne, pertinente et porte à réfléchir. Mais je crains la conclusion trop facile que certaines personnes pourraient en tirer. 

Nous avons la chance immense, au Québec, d’avoir des agriculteurs et des agricultrices de proximité. Même les propriétaires des plus grandes terres maraîchères sont disponibles, sont «parlables». Plutôt que de créer des boîtes de vertu, on devrait s’allier afin de célébrer les différents modèles agricoles qui sont présents au Québec. On peut ne pas être d’accord avec toutes les décisions qu’un agriculteur prend. Mais on ne connaît pas grand-chose de la réalité agricole de tout un chacun. On se fait un mal collectif énorme quand on est plus critique envers notre propre agriculture que nous ne pouvons l’être envers l’agriculture de nos partenaires commerciaux. Dans le domaine du vin, cette critique me jette par terre. On veut m’enfermer dans une boîte de vertu, pendant que le vin français ou australien, lui, est à l’aise dans toute sa splendeur, aidée par des départements de marketing bien garnis et des lobbyistes très dispendieux. 

«Voulons-nous absolument des fraises en janvier, des bananes en serres et des cochons et des homards transatlantiques?» demande M. Bégin.

Je pense que la réponse est «non». Alors justement, n’avons-nous pas besoin de célébrer l’agriculture d’ici? 

Un rat confiné dans une boîte, ça finit par se décourager. Et si le rat de champs redevient un rat de cubicule, qu’avons-nous gagné réellement? 

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