Le rat des villes et le rat des champs

Photo de Fabrice Gaëtan

Dans ce cri du cœur, qui remet en question le modèle agricole actuel, le chroniqueur Christian Bégin a décidé de laisser la nuance de côté. Parce que, dit-il, «il y a de ces appels d’air qui font une entorse à la nécessité de la nuance». 

Une chronique de Christian Bégin

– Pis eux-autres, y font quoi?
– Y ferment les plants.
– Késsé y ferment les plants?
– Ben y ferment les plants un par un avec un élastique…

Je le regarde, perplexe.

– Pourquoi y font ça?
– Pour que l’chou-fleur reste blanc. Les consommateurs veulent un chou-fleur blanc. En fermant l’plant avec un élastique, le soleil fait pas jaunir le chou-fleur…

Je suis interdit. Catatonique.  

Pour vrai y’a des kilomètres de choux-fleurs si on met ça bout à bout! Des dizaines de kilomètres. De plants de choux-fleurs. À fermer avec un élastique bleu. C’est une étape de la production qu’on ne peut pas mécaniser. Ça se fait manuellement. Plant par plant. Penché à une hauteur absolument inconfortable. Y fait chaud, le soleil plombe. Y sont une douzaine d’ouvriers guatémaltèques et mexicains à faire cette  sale job. Ça a juste aucun sens. Ça n’a AUCUN sens.  

Pis là j’vous parle pas des choux de Bruxelles.

Je suis sur une mégaferme maraîchère quec’part au Québec. J’vous dis pas où exactement. Ça sert à rien ici. Rendu là, c’est pu une ferme. C’est autre chose. Une exploitation agricole. Une entreprise. Une business. 

C’est une business. On y fait le commerce des légumes. C’est de ça que j’ai envie d’vous parler aujourd’hui.  

De la distinction criante entre l’agriculture et le commerce. De l’urgente nécessité de comprendre cette distinction si nous voulons vraiment amorcer une transition durable vers une POLITIQUE – pas des mesures! –, une POLITIQUE de souveraineté alimentaire.

Alors que la crise sanitaire que nous vivons actuellement révèle, entre autres, la vulnérabilité effarante de notre «système d’agriculture», comme celui de notre «système de santé». 

Alors que nous nous apercevons collectivement combien nous dépendons de la main-d’œuvre étrangère pour aller aux champs et que sur toutes les tribunes on appelle à la mise sur pied de mesures – pas d’une politique! –, de mesures favorisant la souveraineté alimentaire ou du moins une plus grande indépendance en cette matière.  

Alors que cet appel réveille chez plusieurs Québécoises et Québécois l’envie d’aller jouer dans la terre et de prêter main forte à «nos» agricultrices et agriculteurs, comme il faut urgemment se joindre aux commandos de médecins et d’infirmières et de préposé.e.s aux bénéficiaires dans les CHSLD pour sauver «nos» aîné.e.s. 

Alors  que tout ça et plus encore

Ben y faudrait peut-être d’abord essayer de comprendre pourquoi on en est là. Non? 

Parce que si on comprend pourquoi on se retrouve dans cette inquiétante et révélatrice situation ben, éventuellement, on pourra mieux choisir ce qu’on veut sauver et pourquoi.  

Il faut savoir pourquoi on est passé de 80% d’autonomie alimentaire à plus ou moins 30% en 50 ans et pourquoi c’est grave.  

Pourquoi c’est très grave.

Mettre un élastique sur un plant de chou-fleur pour qu’y reste blanc, le faire dans des conditions pas seulement difficiles mais absurdes, le faire sur des kilomètres de plants, c’est pas de l’agriculture. Ou c’est plutôt une agriculture dénaturée et soumise aux lois d’un marché qui lui est tributaire des ententes de libre-échange qui ont signé l’arrêt de mort de l’agriculture.

Nous en sommes là parce que nous avons choisi collectivement de céder notre agriculture aux lois du marché en favorisant l’implantation de mégafermes, de superproductions aux dépens d’une agriculture de proximité qui, elle, aurait suffit à nourrir la collectivité et ce malgré les faux arguments de l’explosion démographique.

«Ça prend des grosses fermes pour nourrir tout l’monde! On n’a pas l’choix!»  

«C’est ben beau, c’est bucolique les petites fermes pis j’aime ça moi aussi aller au marché public, mais si on veut nourrir tout l’monde ça nous prend des Mexicains pour aller dans nos champs. C’est important les p’tites fermes mais ça prend des fermes qui ont un souci de productivité.»

«Mon Mexicain travaille cinq fois plus fort que le Québécois qui va venir nous aider un jour ou deux à ramasser mes fraises…»  

J’ai entendu ça, j’ai lu ça. Ça pullule.  

Je dis qu’on a «choisi collectivement de céder notre agriculture». En fait… (respire)

En fait le pitch de vente était convainquant et réfléchi. Le pitch de vente était parfait. Bien préparé. On pavait la voie depuis un boutte à l’ouverture des marchés pour s’assurer qu’on pourrait nourrir tout l’monde.  

C’est noble vouloir nourrir tout l’monde.  
Mais on voulait pas nourrir TOUT LE MONDE.  
Pantoute!
Sur ce terrain d’jeux, pour vrai, on s’en criss de TOUT LE MONDE!

On a tout mis en place pour nourrir la machine, le système qu’on voulait nous vendre. Pis ça a marché. Les choux-fleurs sont blancs et les champs sont morts.

C’est pas normal qu’un ouvrier agricole vienne passer l’été sur une ferme au Québec pour gagner sa vie et nous permettre de récolter des choux-fleurs dont une grande partie est destinée à l’exportation, pour nourrir d’autre monde.  

L’ouvrier agricole mexicain ou guatémaltèque devrait travailler sur une ferme de son coin pour nourrir les siennes et les siens. Mais on l’a dépossédé de sa terre, il a été forcé de partir en ville pour peut-être se trouver une job, il en a pas trouvé et là, il se retrouve ici à mettre des élastiques sur des plants de choux-fleurs.

D’aucun diront: «Oui mais y’a une job!»  

Mais cette «job», difficile et loin de chez lui, il l’a parce que, d’abord, il ne PEUT PAS la faire chez lui, à une échelle humaine, dans des conditions qu’il aura choisies.

➤ À lire à ce sujet: Le rôle crucial des travailleurs étrangers

Tout ce système d’agriculture de marché, toute cette business d’exploitations agricoles dont on nous a fait croire qu’ils allaient assurer notre subsistance à toutes et à tous, partout sur la terre, n’a fait, entre autres, que nous appauvrir collectivement, nous déposséder d’un savoir millénaire, nous priver d’un patrimoine semencier, d’une biodiversité agraire, de cultures multiples et d’une agriculture écologique vraiment nourricière aux profits d’une standardisation et d’une édulcoration de tout ce qui pousse, et de pas mal tout c’qu’on mange et qui est supposé nous nourrir.

Toute cette machine – présumément infaillible et au service d’une humanité rassasiée et pourtant déglinguée instantanément par un virus microscopique –  a été créée aux criminels profits d’un système délétère qui tue plus de monde qu’il n’en nourrit, d’un système pensé et élaboré pour nourrir des portefeuilles avant des gens.  

L’agriculture livrée aux mains des multinationales, des coopératives intoxiquées par l’économie de marché, des Monsanto et des Nestlé et aussi des agronomes et des syndicats attelés franc bacul aux dictats du libre-échange et des ententes internationales, c’est pu de l’agriculture.  

C’est une business mortifère. Dont, malheureusement pour nous et heureusement pour une petite gang, nous dépendons.   

L’Afrique appartient aux Chinois et ne se nourrit plus elle-même.  

Quatre-vingt-dix pourcent des homards qu’on pêche ici s’en va ailleurs nourrir des Japonais et des Américains. Je ne souhaite pas que les Japonais et les Américains ne mangent pas à leur faim.  

Mais… (respire) 

C’est si compliqué et si simple pourtant.

Plus personne cultive ou élève ou produit ou transforme pour nourrir sa communauté à l’intérieur de ce système.
Et les communautés souffrent et s’appauvrissent.  
Même quand elles font la file au Costco.  
Ici comme ailleurs.  

Elles souffrent et s’appauvrissent à manger des légumes insipides, dénaturés et des chops de porc qui goûtent e rien et qui viennent d’un cochon désanimalisé d’une mégaporcherie qui entassent ses bêtes les unes sur les autres et qui leur paye une esti de ride de truck comme dernier voyage vers l’abattoir avant de prendre le bateau décarcassées vers l’Asie.

On est pauvre et souffrant quand on dépend de vaillants ouvriers agricoles mexicains ou guatemaltèques qui font des jobs de marde. On est pauvre et souffrant quand on mange du blé d’Inde OGM qui, partout dans l’monde va goûter pareil. Pis c’est plate à dire mais, on est pauvre et souffrant quand on mange des fraises en janvier.

Parce que quand on mange chez nous, au Québec, des fraises en janvier, on ne nourrit pas des gens, on nourrit un système. 

Pourtant quelle joie et quelle fierté de pouvoir manger ce qui vient d’ici à la bonne saison. Partout sur notre territoire. Quelle force! Quelle indépendance! Quelle magnifique et possible et durable façon de garantir des demains abondants à celles et ceux qui seront là quand on n’y sera plus. Quelle arme surtout à brandir devant celles et ceux qui nous dépossèdent de qui nous sommes, de la terre qui est sensée nous nourrir.

On s’étonnait l’aut’ jour à la radio de Radio-Canada que y’a pu personne ou presque pour prendre la relève en agriculture. Le nombre de fermes a diminué de plus du trois-quart en cinquante ans. Ne reste, à l’arrivée, que des grosses fermes, que des entreprises agricoles productivistes et une poignée de résistant.e.s – que je célèbre! – qui s’acharnent à revaloriser une agriculture nourricière par la mise en place, entre autres, de réseaux courts de proximité et de fermes de dimensions humaines.  

Alors… (respire)

Le sujet est vaste et il y a tant à dire et bien sûr de nuances à apporter…
Mais il y a de ces cris du cœur, de ces appels d’air qui font une entorse à la «nécessité» de la nuance…

Alors, bien sûr et sincèrement, je salue avec reconnaissance l’élan de toutes celles et tous ceux qui ont répondu à l’appel d’aller aux champs. C’est bien que le rat des villes aille voir ce qui se passe chez le rat des champs. Et en ce moment c’est nécessaire parce que oui, il faut sortir les asperges, oui il faut là, ici et maintenant, ne pas laisser nos champs vides et s’assurer d’une récolte mais… (respire)

Mais une fois dégonflé le fantasme pastoral du retour à la terre au contact d’une réalité insoupçonnée, une fois que vous aurez passé une journée à fermer des plants de choux-fleurs avec un élastique bleu, sur des kilomètres de rangs, une fois que vous rentrerez fourbu.e.s, exténué.e.s après une pénible journée de travail à vous demander, peut-être, si vous y retournerez demain, je vous invite à prendre une pause et à vous demander ceci: Qu’est-ce que nous voulons sauver?

Voulons-nous absolument des fraises en janvier, des bananes en serres et des cochons et des homards transatlantiques?

À quoi tient-on vraiment?  

Pourquoi nos allées dans les épiceries sont pleines de ce qui se fait ailleurs? Pourquoi ailleurs c’est plein de ce qui pousse chez nous? Pourquoi Mathieu peut pas aller vendre son agneau chez le supermarché du coin? Pourquoi je trouve des asperges du Pérou chez Costco en plein mois de juin? Pourquoi la survie de Jairo dépend de sa venue ici sur les champs et pourquoi aie-je tant besoin de Jairo?  

Parce qu’on nous a menti.
Parce qu’on nous ment.  
Le sourire aux lèvres ou l’air contrit et hébété à la tv.  
Parce que le pitch de vente était épouvantablement parfait.
Si parfait que les choux-fleurs sont blancs…

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