Annick Latreille, de cueillette et de persévérance

Annick Latreille - De baies et de sèvePhoto de Michel Paquette

L’équipe de Caribou vous invite à bord du Bella Desgagnés, la desserte maritime de la Basse-Côte-Nord, et vous raconte ses rencontres faites lors des escales. Port de départ: Natashquan, 1187 kilomètres de Montréal, 246 habitants.

Texte de Geneviève Vézina-Montplaisir

La première fois que j’ai rencontré Annick Latreille, c’était à l’orée d’une forêt de Natashquan, il y a quelques années. Une amie de là-bas m’avait invitée à la cueillette aux champignons avec quelques filles du village, et Annick était du lot. Néophyte en la matière, je l’avais suivie dans la forêt dense, mais, très vite, je l’avais perdue de vue. Il n’y avait pas de chemin tracé, mais elle n’en avait que faire. Elle connaissait les sentiers que la forêt ne dévoile qu’à ceux et à celles qui savent les lire. Quand elle avait enfin émergé des bois, son panier était rempli. Le mien ne contenait que quatre frêles champignons… 

Aujourd’hui, je ne retrouve pas Annick dans son habitat naturel, mais bien dans les nouveaux locaux de De baies et de sève, situés sur la route de l’aéroport de Natashquan. Car sa passion pour la cueillette s’est transformée au fil du temps en petite entreprise. Elle a maintenant un endroit bien à elle pour transformer ses récoltes de thé du Labrador, de jeunes feuilles de framboisier, de jeunes pousses de sapin, de feuilles de petit thé des bois et de baies de genévrier en thé de la Minganie. C’est là, aussi, que le persil de mer, l’arroche hastée et l’épinard de mer qu’elle récolte dans des baies dont elle seule connaît le secret deviennent son pesto des berges. Et c’est là que la magie opère pour fabriquer son beurre de baies d’églantier, ses gelées de thé du Labrador et de sapin baumier, son sirop tonique de sapin baumier, mais aussi ses produits pour le corps aux essences de la forêt. 

Le déclic pour la cueillette a eu lieu quand Annick s’est installée à Natashquan, il y a 13 ans, après y être venue animer un camp de lecture pour des enseignants en littérature jeunesse et y avoir rencontré un homme qui allait lui faire prendre pays. 

«J’ai passé une bonne partie de mon enfance dans les Laurentides, donc le bois, ça me connaissait un peu, mais c’est vraiment quand je suis arrivée ici que j’ai commencé à m’y intéresser davantage, explique la spécialiste en littérature jeunesse qui travaillait alors comme rédactrice pour le ministère de l’Éducation. Au départ, j’ai enseigné le français aux adultes dans la réserve Maliotenam et au cégep de Sept-Îles, mais j’ai vite senti que je voulais faire autre chose et être plus proche de la nature. L’occasion s’est alors présentée d’aller rencontrer la cueilleuse Claudie Gagné, des Jardins de la mer, à Kamouraska. En voyant ce qu’elle faisait, ce qu’elle cueillait, j’ai découvert que c’était possible d’en faire un métier.» 

Annick décide alors d’embrasser pleinement sa passion pour la cueillette à Natashquan. Il y a maintenant neuf ans, le restaurant Chez Mathilde, à Tadoussac, devenait son premier client en restauration. Aujourd’hui, elle cueille toujours pour le chef Jean-Sébastien Sicard de la sabline et de la gesse maritime. 

«Au début, je faisais juste de la cueillette, mais, ensuite, j’ai commencé à faire des tests pour créer différents produits pour la table. Dans les dernières années, j’ai aussi développé des produits pour le corps, décrit-elle. J’ai ensuite obtenu mon permis pour la cueillette d’algues.» 

Vivre du territoire 

L’an prochain, un espace boutique viendra se greffer à son atelier, qu’elle partagera avec son voisin, la microbrasserie La Mouche. Cet été, c’est la construction d’un nouveau séchoir qui l’occupera. Annick le concède: si elle n’avait pas déménagé ses pénates dans son nouveau local, elle ne sait pas si elle aurait continué l’aventure De baies et de sève. «Avant, ma production alimentaire se faisait dans la cuisine du marché de Natashquan. Le reste, je le concoctais à la maison. J’avais étiré l’élastique jusqu’au bout. L’année passée, si je n’avais pas eu de subvention du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, je laissais tomber», confie la cueilleuse. 

En ayant ce nouvel espace, Annick a pu augmenter sa production et engager quatre cueilleuses l’été dernier pour lui donner un coup de main et tenter de rentabiliser sa petite entreprise qui a inspiré les gens des environs à découvrir leur coin de pays autrement. 

«Les Natashquanais étaient des cueilleurs de petits fruits, mais pas de plantes. Ils ont découvert ce qu’était le thé du Labrador. Ils se sont rendu compte de la richesse de leur territoire», dit-elle. 

C’est la diversité de ce vaste territoire où se côtoient dunes, marais salés, tourbières et forêt boréale qui a tant séduit Annick au départ et qui continue à le faire après toutes ses visites en terrains inexplorés. 

«Dans les Cantons-de-l’Est ou dans les Laurentides, les espaces qui n’ont pas été fouillés sont très rares. Ici, les milieux sont plus vastes, on est dans quelque chose de vierge, de pas fouillé encore. C’est une chance immense!»

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