Une journée à Moisson Montréal

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Il y a partout au Québec une multitude d’organismes qui œuvrent à nourrir ceux qui en ont besoin, et encore plus de bénévoles qui y donnent de leur temps. Nous avons lancé un défi à notre collaborateur: passer une journée à Moisson Montréal afin de mieux comprendre ce que ça représente de s’impliquer dans un de ces lieux où on redonne à la communauté.

Texte de Bernard Lavallée
Illustrations de Simon L’Archevêque

Nous sommes à la fin de janvier 2021. Je me dirige vers Moisson Montréal, la plus grande banque alimentaire au Canada. Elle a été fondée en 1984 et est située dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Comme les 11351 bénévoles accueillis l’an dernier, je m’apprête à mettre la main à la pâte. Pour faire quoi au juste? Je ne le sais pas trop, mais on m’a demandé d’être habillé pour travailler à des températures allant de 4 °C à 18 °C.

J’arrive à 8h15. On me demande – signe d’une époque – si je présente des symptômes de COVID-19 et on me fait remplir le formulaire des bénévoles afin de créer mon dossier. Une fois ces étapes terminées, la réceptionniste me tend un masque neuf avec ses pinces à barbecue et m’offre une paire de lunettes de protection.

On m’envoie ensuite au vestiaire afin que j’y dépose mes effets personnels. Je suis le seul dans la pièce à être venu faire mon bénévolat tout seul. Avec moi se trouvent une dizaine d’ingénieurs et quatre jeunes filles. L’organisme a l’habitude de recevoir des groupes. On voit que le processus est bien rodé.

Les nouveaux bénévoles doivent assister à une présentation. J’apprends notamment que Moisson Montréal a reçu des denrées de 306 donateurs l’an dernier. Il s’agit, par exemple, de supermarchés ou de grands distributeurs qui lui offrent leurs invendus encore comestibles. L’organisme reçoit aussi des dons monétaires de fondations, d’entreprises et du gouvernement, notamment, ce qui lui permet d’avoir 54 employés.

Ici, les dons en argent sont particulièrement efficaces. En effet, chaque dollar donné à Moisson Montréal permet de distribuer près de 15$ de nourriture. Je ne connais pas d’investissement plus rentable.

Bernard Lavallée

On nous fait enfiler des embouts protecteurs sur nos bottes. Nous devrons déambuler dans un immense entrepôt de 11 000 m2 où de la machinerie lourde transporte des palettes de nourriture.Toute la marchandise provenant des donateurs arrive par camion. Puis, elle sera séparée, triée et redistribuée, toujours par camion, à un des 253 organismes accrédités par Moisson Montréal qui luttent contre l’insécurité alimentaire, comme l’Accueil Bonneau et le Patro Le Prévost. Les étalages sont impressionnants. C’est littéralement comme un Costco de nourriture invendue ou invendable parce qu’elle ne correspond pas aux critères esthétiques exigés parles supermarchés.

Il est 9h. Nos shifts vont débuter. Chaque bénévole se voit attribuer une station de travail. Le responsable nous scrute avant d’an-noncer qu’on a besoin d’une bonne paire de bras pour une tâche. C’est le seul autre homme à part moi qui y est assigné. Toutes les autres personnes, sauf moi, auront comme mission de former des paquets avec les légumes reçus en vrac de Bonduelle. On les amène donc dans une pièce où, littéralement, un tas de légumes les attend. Avec les fruits, ils représentent 25% des denrées qui partent de Moisson Montréal.

On m’envoie à la station de la viande. La responsable des communications viendra d’ailleurs me voir 30 minutes plus tard, une petite panique dans le regard: «Dis-moi que tu n’es pas végane, s’il te plaît!» Je comprends sa question. Même si la viande constitue seulement 7% des 14,3 millions de kilos de denrées distribuées par l’organisme l’an dernier, je n’en ai JAMAIS vu autant de toute ma vie. J’ai l’impression d’emballer des troupeaux entiers.

Nous sommes six autour d’une table en acier inoxydable. Tous les autres sont des habitués. Ils ont donc déjà commencé le travail. À Moisson Montréal, 46% des heures de bénévolat sont offertes par des bénévoles qui, comme eux, viennent régulièrement sur place. Deux personnes ouvrent des caisses remplies de paquets pêle-mêle de viande congelée provenant des donateurs. Elles les divisent grossièrement devant nous. Les quatre autres doivent remplir des caisses selon le type de viande. Une personne s’occupe du porc,qui doit être complètement séparé des autres viandes puisque plusieurs cultures en interdisent la consommation. Une autre s’occupe de la volaille. Une troisième doit emballer le poisson et les fruits de mer. Je suis chargé de la viande rouge, qui inclut le bœuf, l’agneau, le veau et le cheval. Une fois les caisses remplies, nous les empilons sur des palettes qui partiront vers les organismes.

La musique est forte dans cette chambre réfrigérée. Je comprends rapidement que la playlist a été sélectionnée pour plaire aux bénévoles de tous les âges. On se croirait dans un mariage en 2012. Single Ladies, I Will Survive, pas le temps de niaiser. Je remplis les boîtes sans vraiment avoir le luxe de discuter avec mes collègues. D’ailleurs, tout le monde est concentré sur sa tâche.

À 10h, nous avons droit à une pause de 15 minutes, durant laquelle on nous fournit le déjeuner. J’engouffre mon deuxième repas de la journée sans en laisser une miette. Je pense que j’ai dépensé plus d’énergie en une heure que dans le reste de ma semaine de travailleur autonome en pandémie. Le café filtre me réchauffe les mains. J’ai quand même manipulé des blocs de glace pendant une heure…

À 10h15, nous recommençons, chacun à notre poste, et nous retrouvons rapidement notre rythme de croisière.

Je réfléchis à toutes les ressources qui ont été investies pour produire ces montagnes de chair animale que personne n’a achetées. J’ai beau parler de gaspillage alimentaire depuis des années, j’en suis choqué. Mais je ne peux m’empêcher d’être heureux que cette viande nourrissante serve quand même à remplir des estomacs.

Bernard Lavallée

Le vendredi, on ne fait que des demi-journées. Il est 11h30, et c’est déjà le temps de rentrer chez nous. Nous faisons le ménage de notre poste de travail et nous nous disons à la prochaine. Je repars le cœur léger. J’ai aidé ma communauté et j’ai eu du plaisir. Pourquoi ai-je attendu aussi longtemps pour l’essayer?

Je pense que je vais revenir.

Ce texte est paru initialement dans le numéro 13, Communautés, sorti au printemps 2021

numero communautes

*Les données présentées dans ce texte sont celles de l’année fiscale 2019-2020