Colombe St-Pierre: La cheffe de party est fatiguée - Caribou

Colombe St-Pierre: La cheffe de party est fatiguée

Publié le

25 mai 2026

Texte de

Geneviève Vézina-Montplaisir

Photos de

Maison Rye

En 2024, Geneviève, la coéditrice de Caribou est allée rencontrer Colombe St-Pierre, qui célébrait cette année-là les 20 ans de son restaurant Chez Saint-Pierre et plus de 30 ans en cuisine. C'était l’heure des bilans pour la cheffe et militante, qui a certainement continué ses réflexions depuis puisqu'elle a annoncé en mai 2026 que ses deux restaurants resteraient fermés cet été. Retour.
Colombe St-Pierre
En 2024, Geneviève, la coéditrice de Caribou est allée rencontrer Colombe St-Pierre, qui célébrait cette année-là les 20 ans de son restaurant Chez Saint-Pierre et plus de 30 ans en cuisine. C'était l’heure des bilans pour la cheffe et militante, qui a certainement continué ses réflexions depuis puisqu'elle a annoncé en mai 2026 que ses deux restaurants resteraient fermés cet été. Retour.
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Colombe m’a donné rendez-vous, par un beau mercredi matin d’août, à son restaurant du Bic, dans le Bas-Saint-Laurent. J’ai mis sur pause mes vacances à Saint-Fabien-sur-Mer, à quelques kilomètres de là, pour aller la rencontrer, car 20 ans à tenir les rênes d’un restaurant, ça se souligne! Justement, à mes yeux, Colombe a toujours incarné la fête. Souvent, à la fin de son service, elle dépose sur sa tête une perruque colorée et met ses lunettes fumées pour faire des folies, au plus grand plaisir de ses clients qui, souvent, ont réservé des semaines à l’avance pour avoir une place à sa table.

Colombe a toujours incarné aussi le combat pour notre autonomie alimentaire, que ce soit en valorisant dans sa cuisine le «naturel sauvage comestible», comme elle l’appelle, ou en prenant position et en posant des gestes militants pour que nos ressources maritimes restent au Québec et soient plus accessibles.

Colombe est une femme entière que j’admire énormément. Il n’était donc pas question que quelqu’un d’autre que moi fasse l’entrevue avec elle pour souligner les 20 ans de son restaurant! Malgré son horaire hyper chargé et les mille feux qu’elle avait à éteindre, elle s’est posée pendant un moment et a partagé sans filtre ses états d’âme avec moi.

— Quel bilan fais-tu de tes 20 ans comme cheffe-propriétaire de Chez Saint-Pierre?

J’ai le resto depuis 20 ans, mais ça fait bien plus longtemps que ça que je travaille en cuisine. J’ai commencé à 14 ans. Je te dirais que mon bilan, c’est que je suis usée; car au-delà de toute la passion et de tout l’amour du métier qui me tiennent, il reste que c’est difficile. Et ça ne changera jamais. On est debout tout le temps, on travaille avec de la matière périssable, on est toujours dans l’urgence et on vit du stress tous les jours. Et quand on devient gestionnaire en cuisine, on doit en plus s’occuper de la clientèle, gérer les ressources humaines…

Il va falloir que le monde comprenne que la pandémie, ça nous a vraiment fait mal, et que plusieurs personnes en restauration sont encore épuisées en ce moment. Je le dis ouvertement, et les gens commencent à le savoir: je suis en réflexion par rapport à mon métier. Je l’aime, je vais toujours l’aimer, mais comment vais-je faire pour qu’il ne me tue pas?

Je ne veux pas devenir pessimiste: il faut juste que je trouve les moyens de protéger ma passion

— Depuis des années, tu prends souvent la parole dans les médias pour dénoncer, entre autres, l’inaction des gouvernements en ce qui concerne la protection et la gestion de nos ressources maritimes et de notre «naturel sauvage comestible». Quel bilan fais-tu de ton engagement militant?

J’ai fait la paix depuis longtemps avec l’idée que je ne verrai peut-être pas de mon vivant les résultats de certains de mes combats. Changer un modèle, c’est long.

Malgré tout, il faut rester optimiste par rapport à la suite. Je ne suis pas découragée, mais je pense qu’il faut plus de leadership au Québec. À un moment donné, j’aimerais passer le micro.

Mon militantisme fait partie de ma vie, mais qu’on le sache, je ne suis pas rémunérée pour ça, et ça me demande énormément de temps. Et comme je le fais de tout mon cœur, j’ai un agenda de premier ministre.

C’est comme si j’avais deux jobs. Ça me fait plaisir de m’engager, mais je me rends compte que si je veux l’amener beaucoup plus loin, ce militantisme-là, il va falloir que je prenne une décision. Je ne peux pas garder les deux jobs en même temps. Je vieillis, aussi, et j’ai trois enfants. En 20 ans, je n’ai pas passé un seul été avec ma famille, et ça fait mal à mon cœur de mère. Jeanne, qui travaille au resto, est rendue à 16 ans. Margot, elle, a 12 ans. Et Simone n’a que 10 ans. Il y a encore beaucoup d’action chez nous!

Colombe St-Pierre

— De quoi es-tu le plus fière?

Il y a 20 ans, quand j’étais sur la route, je regardais les villages défiler et je me demandais si on allait être capables, à un moment donné, d’avoir dans chaque région de petites adresses sympathiques où on peut boire un bon café. À l’époque, les bords de route étaient truffés de fast-foods, mais aujourd’hui, le paysage commence à changer. Le Bas-Saint-Laurent s’est beaucoup développé; sur la Côte-Nord, ça commence. C’est vraiment l’fun. C’est fou comment un groupe de personnes très dynamiques et engagées dans leur région peuvent faire des petits.En décidant d’installer mon restaurant ici, dans ma région natale, j’ai suscité un réel engouement et j’en suis fière.

— Que dirais-tu à la Colombe d’il y a 20 ans si tu pouvais lui parler aujourd’hui?

Je lui dirais de faire attention à ce que le combat ne prenne pas le dessus sur la personne. Mais je n’ai aucun regret: je suis restée moi-même. Avoir plus de reconnaissance qu’avant, ça ne m’a pas changée. Quelqu’un qui m’a connue il y a 20 ans me reconnaît encore.

Je lui dirais aussi de mettre la barre un peu moins haut. Par exemple, quand l’eau des fleurs sur les tables n’a pas été changée, je peux me lever à quatre heures du matin pour m’en occuper. Par contre, je n’ai jamais instauré de régime de terreur à cause de mon perfectionnisme.Quand ce n’est pas à mon goût, quand quelque chose ne marche pas, je le prends sur moi.

— Est-ce que tu trouves que notre culture culinaire est plus affirmée qu’il y a 20 ans?

Ben oui, à 100%! On a accumulé des paquets de morceaux de casse-tête: une culture des Premières Nations, un héritage francophone, des éléments anglo-saxons, latins, multiethniques… Maintenant, est-ce qu’on est capables de ramasser tout ça puis d’en faire une source de fierté?

Je le dis, je le répète: on est tellement riches, socialement et culturellement! J’ai fait de la représentation à l’international, et on se fait remarquer partout. On est un peuple d’une créativité sans nom!

Mais je trouve qu’on ne s’aime pas assez. Il est là, notre problème. Est-ce qu’on peut enfin reconnaître notre vraie valeur plutôt que de se comparer aux autres? Ça m’énerve qu’il n’y ait pas plus de monde d’ici qui se rende compte de la qualité de nos ressources, de notre convivialité, de notre capacité d’adaptation…

Moi, je n’arrêterai jamais, jamais d’être fière de ce territoire-là.

Colombe St-Pierre

— Comment vois-tu l’avenir de la restauration au Québec?

Je pense que la restauration en région, c’est l’avenir. L’idée serait de développer, dans chaque région, des communautés autour des ressources existantes. Moi, je partirais de là. Puis, je me mettrais à construire des usines, à créer des emplois, à ouvrir des petits restos, t’sais, des petites places le fun où les gens seraient heureux. Parce que ce qu’on cherche, d’abord et avant tout, c’est le bonheur.

— Comment vois-tu ton avenir en cuisine?

Je ne me vois pas vieillir en cuisine, à faire du service, parce que je commence à accumuler les blessures physiques. Je vais faire autre chose. Ce que j’aimerais, c’est partager mes acquis avec des jeunes. Je suis vraiment rendue-là: laisser à des jeunes la possibilité de partir du point où j’en suis aujourd’hui, et puis continuer ce que j’ai bâti.

Et, plus tard, je vais prendre un break pour réfléchir à la manière dont je pourrai continuer le combat pour notre autonomie alimentaire. Quand viendra le temps de réfléchir à ce grand projet de société, j’aimerais ça apporter ma contribution.

C’est bien connu, Colombe a de la jasette et une verve sans pareille. Voici donc 10 citations de son cru à savourer.

«La gastronomie est en danger parce qu’après une pandémie, après une pénurie de main-d’œuvre, on se tape maintenant une inflation qui touche principalement les denrées alimentaires. Les restaurants sont partis d’un seuil de rentabilité qui atteignait à peine entre 2%et 5%, et on rajoute de l’inflation par là-dessus! Je me suis posé la question: est-ce que je suis encore à l’aise de charger ce que je charge aux clients? Le projet de la Cantine côtière me rassure un peu sur la possibilité de rendre la gastronomie plus accessible.»

«L’émission Les chefs!, à laquelle je participe depuis 2022, c’est juste du bon! C’est vraiment trippant d’être proche de la relève. Les jeunes, ils me gardent en vie. Mon rôle de mentore dans l’émission m’a aussi permis de rejoindre des gens que je ne touchais pas auparavant avec mon discours sur la valorisation de nos ressources comestibles.»

«Être en région m’a aidée à rester moi-même. Ça a aussi eu pour effet que ma cuisine a été peu influencée par ce qui se faisait ailleurs.»

«Je n’ai pas choisi la restauration parce que je ne savais pas quoi faire dans la vie, mais parce que je suis 100% passionnée par la cuisine. Mais je n’en fais presque plus: je m’occupe beaucoup de la gestion. C’est mon grand drame!»

«Aujourd’hui, si je voulais racheter mon resto, je m’endetterais de quoi, 600 000 dollars, 700 000 dollars? Avec une rentabilité de 2%, comment est-ce qu’on peut y arriver? Même avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas comment les jeunes vont faire…»

«Plus on achète des bons produits, mieux on paye ses employés, plus on est pénalisé. Plus on fait de la qualité, aujourd’hui, plus on est désavantagé.»

«Je me lève à 6 heures du matin, je me couche à 1 heure du matin, pis j’ai 46 ans. Mes conditions de travail n’ont pas changé depuis 20 ans. Et si je veux que mon restaurant marche, c’est ça qu’il faut que je fasse.»

«La nouvelle génération n’accepte pas les conditions de travail actuelles en cuisine, et c’est correct, elle fait bien. Ce n’est pas normal de passer près d’accoucher dans son restaurant!»

«Il y a un paquet de poissons en Gaspésie. Personne ne me fera croire que c’est une des régions les plus pauvres du Québec! C’est tellement injuste! Pourquoi les municipalités ne rachèteraient-elles pas des quotas de pêche au thon, pour que les retombées servent à lancer des projets dans les communautés?»

«Des fois, comme ça, je m’amuse à réfléchir, à imaginer un modèle plus simple qui ferait en sorte que je pourrais continuer à être en cuisine. T’sais, un genre de stand de cupcakes et champagne? That’s it

Caribou 20 Célébration

Ce texte est paru en novembre 2024, dans le numéro 20 – Célébration. Dans cette édition, on soulignait le dizième anniversaire du magazine (!), ainsi que l’évolution rapide qu’a connu la culture culinaire québécoise durant cette décennie.

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