Année festive pour la restauratrice Mélanie Blanchette

L’année de tous les anniversaires pour la restauratrice Mélanie Blanchette

Publié le

08 juillet 2026

Texte de

Geneviève Vézina-Montplaisir

Photos de

Maude Chauvin

La restauratrice Mélanie Blanchette a de quoi festoyer cette année. Son premier bébé, le restaurant Bouillon Bilk, a célébré ses 15 ans en mars, tandis que Le Cadet a eu 10 ans en mai, que Place Carmin a soufflé 5 bougies en juin et que ses petits derniers, Oncle Lee et Oncle Lee Kăo, ont respectivement deux et un ans. Mais ne vous attendez pas à de grandes célébrations : Mélanie et ses équipes vont souligner ces anniversaires en faisant ce qu’ils font de mieux, soit être au service de leurs clients. Caribou s’est attablé avec la discrète reine du service pour faire le bilan de 15 ans comme restauratrice.
La restauratrice Mélanie Blanchette a de quoi festoyer cette année. Son premier bébé, le restaurant Bouillon Bilk, a célébré ses 15 ans en mars, tandis que Le Cadet a eu 10 ans en mai, que Place Carmin a soufflé 5 bougies en juin et que ses petits derniers, Oncle Lee et Oncle Lee Kăo, ont respectivement deux et un ans. Mais ne vous attendez pas à de grandes célébrations : Mélanie et ses équipes vont souligner ces anniversaires en faisant ce qu’ils font de mieux, soit être au service de leurs clients. Caribou s’est attablé avec la discrète reine du service pour faire le bilan de 15 ans comme restauratrice.
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– Tous tes restaurants franchissent des jalons importants cette année. Quel bilan fais-tu?

Ce que je remarque, c’est qu’on n’est pas des «célébreux» [rires]! On n’est pas des gens qui se tapent dans le dos en disant : «on est dont bien bons».  Mon bilan c’est qu’on est chanceux et qu’on est privilégiés d’être capables de garder des endroits ouverts aussi longtemps et que les gens y soient encore intéressés. Parce que les gens se tannent vite, de tout, de plus en plus. Donc de pouvoir dire qu’on est capables d’être encore pertinents, je trouve ça vraiment le fun de le souligner!

– Ton partenaire d’affaires, François Nadon, n’est pas un «chef vedette». Vous n’êtes pas les plus actifs sur les réseaux sociaux. Vous avez toujours fait votre chemin avec le bouche-à-oreille. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de restaurants qui peuvent suivre ce modèle. Selon toi, qu’est-ce qui fait que vos restaurants sont encore remplis après tout ce temps ?

Notre modèle, c’en est un de 2011. Est-ce que ça peut encore exister en 2026, un modèle comme celui-là ? Je n’ai pas la réponse. Ça marche pour nous parce qu’on l’a construit comme ça.

On est les pires pour dire aux gens: «venez nous voir, on est vraiment fucking bons». Mais si tu viens t’attabler à une de nos tables, on va tout te donner. On a misé sur le fait que nos restaurants ne sont pas à propos de nous, ils sont à propos des clients et de ce qui se passe dans nos salles et dans nos cuisines.

On ne fait pas de la restauration spectacle. C’est le fun, la restauration spectacle, ça en prend. C’est une forme d’art et une forme de présentation de notre culture. C’est juste que nous, ce n’est pas la voie qu’on a prise. Est-ce que les clients sont contents ? Est-ce que les collègues sont contents ? C’est ce qui compte. Que les gens sachent qui je suis, je m’en câlisse vraiment!

Si tu veux survivre quinze ans en restauration, tu ne peux pas être un buzz, un feu d’artifice. Au début, tout le monde applaudit. Puis après ça, pouf, les gens vont chercher l’autre feu d’artifice. Nous, on préfère des débuts plus modestes sur lesquels on construit tranquillement, et après, on fidélise. Ça fait que notre bassin de clientèle est beaucoup plus attaché à nous. Il y aura toujours des gens qui recherchent la nouveauté et c’est correct. Mais à un moment donné, c’est le fun d’avoir des endroits qui restent.

-Tu as déjà dit que tu avais ouvert le Bouillon Bilk «pour te sécuriser une job» en tant que femme en restauration. Si on fait un retour dans le temps, quel était ton état d’esprit à l’époque?

J’ai toujours travaillé en restauration, mais je n’avais jamais pensé que ça serait mon métier. J’ai travaillé au McDonald’s quand j’étais jeune, j’ai travaillé dans un café internet, dans un pub irlandais. Quand je suis arrivée à Montréal [ndlr : Mélanie vient de Québec], j’ai eu la chance de rentrer au Leméac. J’ai travaillé là pendant six ans. J’ai adoré ça, mais à un moment donné, j’ai commencé à me dire : «je donne tout à ce resto comme si c’était ma business, mais ce ne l’est pas…».

À cette époque-là, ma coloc commençait à fréquenter un gars, François Nadon, qui était souvent rendu chez nous. Il était chef au Globe. On se rejoignait souvent en fin de soirée, on prenait une bière, et on parlait de nos jobs. Ils sont partis en voyage en Asie pendant trois mois, et pendant qu’il était là-bas, François a réalisé qu’il aimerait ça ouvrir un resto. Et il a pensé à moi pour le côté service.

Je commençais à me questionner sur ce que j’allais faire dans la vie. Je finissais ma formation en gestion à l’UQAM. Mon but, c’était de travailler dans un bureau. Je ne suis pas quelqu’un de très sociable, même si je travaille en restauration. Je me disais : «esti que je vais être bien, la porte fermée dans mon bureau, dans mon tailleur Chanel»! [rires]

Finalement, François revient d’Asie, on jase, et on décide qu’on le fait, on ouvre un resto! C’était l’occasion rêvée de continuer à faire ce que j’aime, de tout donner, mais d’en être la principale bénéficiaire, avec François. Et surtout je ne me ferais plus dire par personne: «qu’est-ce que tu vas faire quand tu vas être grande ?» J’étais tannée que mon métier ne soit pas reconnu.

«J'étais tannée d’entendre dire qu'une fille en restauration, ça vieillit mal. Je me suis dit : "je vais me sauver le cul, puis après ça, je vais sauver le cul des autres"!»

Et comment tu fais ça «sauver le cul des autres»?
En faisant évoluer les gens dans nos entreprises. En 15 ans, avec cinq restos, il y a juste deux personnes qui ont été engagées à des postes de gestion et qui ne venaient pas de notre bassin d’employés. J’ai envie de donner mon temps, mon énergie et mon savoir-faire à ma gang. On engage des gens qui n’ont pas nécessairement d’expérience, on les forme, on travaille leurs habiletés et on leur donne des chances. C’est sûr qu’il faut être patient, puis il faut surtout être présent. Mais éventuellement, ça fédère les gens autour d’une vision. Le transfert des valeurs il est là parce que les gens qui travaillent avec toi depuis tout ce temps, qui ont appris le métier avec toi, deviennent tes meilleurs ambassadeurs pour les transmettre à d’autres. Ça fait que les gens, ils ont envie de rester chez nous, ils ont l’impression d’appartenir à quelque chose. On a vraiment un taux de rétention extraordinaire, on a même un baby boom! C’est le fun, une fille qui se sent assez en sécurité dans un resto pour partir en congé de maternité en sachant qu’elle va pouvoir revenir et qu’on va ajuster son horaire en fonction de sa nouvelle réalité.

-On ne peut pas passer sous silence dans les 15 ans du Bouillon Bilk l’incendie qui a eu lieu en 2024 et qui a forcé votre déménagement de votre local du boulevard Saint-Laurent à celui que vous occupez aujourd’hui, sur la rue Sainte-Catherine.  Comment cela a affecté votre parcours?

Ça a été LA «curveball» monumentale dans notre parcours. Le matin après le feu, on regardait la bâtisse et on se disait : « ça semble récupérable ». Mais les pompiers sont venus péter notre balloune en nous disant : «ça ne le fera pas, c’est terminé».

On s’est dit : «on va aller voir Chantal Fontaine et Guy A. Lepage au Bistro Accords, pas loin sur Sainte-Catherine. Ça fait longtemps que leur resto est fermé, que leur local est en jachère, tout l’équipement est là ». Le lendemain de l’incendie, on les a appelés et ils ont été super accueillants.  On a signé un bail avec eux, même si notre but c’était de retourner sur Saint-Laurent. Mais la bâtisse a brûlé à nouveau en avril 2025, et là on s’est dit : «si on reste ici, on va investir et bien s’installer».

Il y a des gens qui nous disent: «mais moi, j’aimais mieux le petit Bouillon d’avant». Je comprends.

«Moi aussi, j'aimais mieux Radiohead en 88 quand personne ne les connaissait! Mais, est-ce qu’on reste là à se dire à quel point le petit local était donc ben cool ou on regarde en avant? Les gens ont évolué en quinze ans : ils ont probablement eu une meilleure voiture, déménagé dans plus grand, eu des promotions au travail. Est-ce qu’on dirait à ces gens-là : "j'aimais mieux quand t'étais dans ton deux et demi?". Fait que nous, on continue. Puis qui nous aime, nous suive! »

-Donc vous allez rénover le local pour le mettre à votre goût?

Oui, on travaille présentement avec l’équipe de l’Atelier Zébulon Perron. On est en train de finaliser les plans. Dès que c’est prêt, on va fermer deux ou trois mois pour faire les rénovations, probablement à l’automne. Ça va être tout aussi décontracté que ça l’a toujours été, mais ça ne sera plus le 1995, boulevard Saint-Laurent. Il n’existe plus. Ça va être le 22, Sainte-Catherine Est, repensé par des gens qui sont fucking bons là-dedans. Mais on va continuer d’offrir le même service, la même cuisine.  J’ai vraiment hâte!

-Il y a 15 ans, tu ouvrais ton resto pour avoir plus de reconnaissance envers ton métier. Est-ce que tu dirais qu’il y en a plus aujourd’hui?

Je pense qu’il y en a de plus en plus, oui, mais surtout pour certains rôles précis. On ne peut pas tous être sommelier ou mixologue : le métier de serveur, de serveuse, c’est un métier aussi! C’est toujours drôle quand les clients nous disent : «oh mon Dieu, en cuisine, ils ont l’air de travailler fort!». Puis nous, en salle, on est là : «oh mon Dieu, si vous saviez!».  Ils ne voient pas à quel point nous aussi, on travaille fort. Tant mieux qu’ils ne s’en rendent pas compte, ça prouve juste qu’on fait bien notre travail. Mais j’aimerais ça qu’on entende moins de: «qu’est-ce que tu fais d’autre à part ça dans la vie ?». Je trouve ça effrayant! Moi, ça ne m’arrive plus, mais il a fallu que j’ouvre un restaurant pour faire exactement le même métier qu’avant, pour que là, soudainement, je devienne intéressante dans une conversation!

-Donc, tu te vois «vieillir en restauration»?

Vraiment! Si à trente-quatre ans, j’ai senti que d’ouvrir mon resto, c’était une façon de me «sécuriser une job», ça veut dire que le préjugé envers le fait de vieillir en faisant du service m’habitait moi-même. C’est un peu triste quand on y pense. Quand il y a une serveuse qui me dit : «ah, mais là, je ne sais pas trop si je veux faire du service toute ma vie, j’ai peur d’avoir mal aux genoux à quarante ans», je lui dis : «j’ai quarante-neuf, pis je suis encore là». S’il n’y a jamais personne qui a quarante-neuf ans, puis dans la cinquantaine encore en salle, on le passe comment le message qu’on peut faire du service un métier?

Alors dès que je vois qu’il y a du potentiel dans une serveuse ou un serveur, je suis comme : « tes études en communication, are you sure?».

Puis là, je les accroche au métier! Je suis là pour ça! [rires]

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