Les plats de nos mères - Caribou

Les plats de nos mères

Publié le

12 mai 2026

Texte de

Benoit Valois-Nadeau

Photos de

Michael Abril

Pourquoi la soupe au poulet, la sauce à spaghetti ou le ragoût cuisinés depuis toujours par notre mère nous apparaissent souvent comme étant les plats les plus savoureux et réconfortants? Selon les spécialistes, c’est la faute aux émotions, mais aussi à la biologie et (un peu) au marketing.
plats de nos mères
Pourquoi la soupe au poulet, la sauce à spaghetti ou le ragoût cuisinés depuis toujours par notre mère nous apparaissent souvent comme étant les plats les plus savoureux et réconfortants? Selon les spécialistes, c’est la faute aux émotions, mais aussi à la biologie et (un peu) au marketing.
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C’est un phénomène qui a intrigué les scientifiques, mais qui a aussi inspiré les plus grands auteurs, de Marcel Proust et ses fameuses madeleines à Michel Tremblay et ses «chapeaux» de baloney: une odeur, une bouchée qui ont la capacité de nous ramener à un moment précis de notre passé, avec un grand pouvoir d’évocation.

Pour certains, ce sont les repas des Fêtes préparés par la famille qui rappellent les grandes tables d’antan autour desquelles s’assemblait la parenté. Pour d’autres, c’est une bouchée de généreux macaroni au fromage préparé par leur mère qui les ramène à leur plus tendre enfance.

Cette association entre nourriture et mémoire n’est pas fortuite, explique Johannes Frasnelli, professeur au Département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. C’est que le centre de la perception des odeurs (qui composent une grande partie de ce qu’on appelle communément «le goût») se trouve dans la même région du cerveau que les structures qui régissent les émotions et la mémoire, c’est-à-dire le système limbique.

«La perception des odeurs active directement la zone du cerveau responsable des souvenirs et des émotions. Pour cette raison, les odeurs peuvent nous ramener dans le temps et nous faire revivre une situation, souvent émotive, dont on se souvient avec beaucoup de détails», explique ce spécialiste de l’odorat.

 

La nourriture, parce qu’elle active les sens et apporte du plaisir, est donc un excellent vecteur mémoriel.
plats de nos mères

Plusieurs études ont également démontré que les souvenirs olfactifs ont la particularité de nous projeter plus loin dans le passé que les souvenirs associés à d’autres sens. Alors que nos souvenirs visuels ou auditifs s’estompent avec le temps, notre odorat, lui, nous permet de retourner très loin en arrière, à l’époque de notre jeunesse, presque instantanément.

Cette triangulation entre odeur, mémoire et émotion nous vient des tréfonds de l’évolution, lorsque nos plus lointains ancêtres devaient compter sur leur nez pour survivre.

«L’odorat a plusieurs fonctions reliées à la survie, poursuit Johannes Frasnelli. Il sert à reconnaître les aliments propres à la consommation, mais aussi à protéger notre intégrité corporelle, par exemple en captant les odeurs de gaz ou de fumée, signes de danger. L’odorat sert aussi à la communication interpersonnelle, en nous permettant d’identifier et de différencier les membres de notre famille des étrangers. C’est de là que vient le lien direct et fort entre odeur, émotion et souvenir.»

Nostalgie collective

La nostalgie alimentaire n’est pas qu’un phénomène individuel: c’est aussi l’œuvre de la psyché collective, explique Geneviève Sicotte, professeure retraitée de littérature au Département d’études françaises de l’Université Concordia, dont les recherches portent sur les représentations de la nourriture dans la culture et la littérature.

Les images nostalgiques associées à l’alimentation sont en effet nombreuses dans la culture populaire: les grandes tables des fêtes de fin d’année remplies de plats traditionnels concoctés avec amour ou les soupers familiaux aux saveurs riches et apaisantes, par exemple.

«Si on convoque la nostalgie, c’est parce qu’elle répond à certains éléments spécifiques dont on a besoin et qu’on cherche à réactiver dans le présent», soutient Geneviève Sicotte. Invoquer les repas du passé et tenter de les faire revivre, c’est admettre «qu’on aurait besoin d’un contact direct avec la production alimentaire, d’une collectivité rassemblée autour d’une table et d’un rapport à une nourriture qu’on aurait soi-même produite et cuisinée».

«La première émotion qu’on vit quand on est enfant est liée à notre mère qui nous nourrit», mentionne Damien Hallegatte, professeur de marketing à l’Université du Québec à Chicoutimi. Ce n’est pas pour rien donc que le plaisir que nous procure la tourtière de notre grand-mère ou la sauce à spaghetti de notre mère, par exemple, dépasse la simple appréciation gustative. La bouchée qu’on mâche véhicule aussi l’idéal qu’on se fait des célébrations familiales et rappelle des souvenirs d’enfance et de partage. C’est pourquoi rien ne remplace un vrai repas partagé en famille ou le temps passé à cuisiner la recette notée à la main par notre mère.

Ce texte est tiré d’un reportage publié dans notre numéro Nostalgie.

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