Bernard Petit: le Belge qui refuse de se taire

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Un éleveur-provocateur, une charcutière singulière, un brasseur-défricheur, un maraîcher-guerrier. Bernard, Nathalie, Louis et Marc-André ont choisi de faire les choses autrement. Et de revenir aux bases, à des méthodes de travail plus simples et plus naturelles afin de nourrir les Québécois à hauteur d’homme et de femme. Voici leurs histoires.

Portrait de Bernard Petit, éleveur de chèvres

Texte de Geneviève Vézina-Montplaisir
Photo de Maude Chauvin | maudechauvin.com

Quand Bernard Petit parle de ses méthodes de travail avec ses confrères, il passe auprès de certains pour un «spécial», un «bizarre ». Il sait que dans les assemblées d’agriculteurs, dès qu’il a le dos tourné, certains se foutent de sa gueule. C’est sa femme Christine qui le lui a dit.

«Ils disent que je ramasse des ordures. Mais c’est loin d’être des ordures!» s’exclame avec son fort accent l’éleveur de chèvres d’origine belge, en plongeant une pelle à grains dans un seau de drêche pour me montrer ce que c’est.

Ce que certains appellent des «ordures», ce sont en fait des résidus humides issus de la distillation de céréales que M. Petit va récupérer dans différentes microbrasseries et sert à ses bêtes.

Outre la drêche, il donne à ses compagnes caprines du «pain de la veille», qu’il va chercher dans des restaurants montréalais. Ses chèvres sont également nourries aux graines de tournesol servant à faire l’huile Volte-face de Société-Orignal, une entreprise qui met de l’avant les produits régionaux québécois, dont il porte fièrement le t-shirt lors de ma visite.

«C’est vraiment un choix, car ce n’est pas toujours facile de se procurer ces produits-là. Mais je persévère, parce que je crois que mes chèvres vont donner du meilleur lait si elles mangent ça plutôt que des granulés enrichis de cochonneries.»

Petit me reçoit sur sa ferme de Sainte-Angèle-de-Monnoir, une petite municipalité de la Montérégie. On y retrouve deux étables: une à aire ouverte, pour le confort de ses chèvres laitières, et une où elles sont nourries et traites. Il y a aussi une petite clairière où elles se promènent librement. «Les chèvres sont des animaux brillants et très sociables», assure-t-il alors que quelques bêtes s’approchent de nous avec leurs grands yeux curieux.

Deux maisons occupent également le terrain. La sienne, dans laquelle il vit avec sa femme et ses deux plus jeunes enfants, Coralie, 21 ans, et Maxime, 25 ans, et celle de son autre fils, Phillipe, 26 ans, qui l’aide sur la ferme et qui lui a donné son premier petit-fils. Son autre fille, Noémie, travaille aussi pour l’entreprise familiale… et arbore une grosse bedaine lors de ma visite.

Attablé dans sa cuisine, le père et grand-père de 54 ans raconte que c’est à 18 ans, avec 86$ en poche et le rêve de devenir agriculteur, comme son père, qu’il s’est posé à l’aéroport de Mirabel. Cela fait maintenant plus de 35 ans.

Après avoir rencontré sa femme Christine, elle aussi d’origine belge et fille de producteurs laitiers, M. Petit loue des terres pour y faire la culture du maïs et du soya. «À l’époque, on faisait du veau de grain aussi. Mais le virus de la diarrhée virale bovine nous a mis à genoux. On a frôlé la faillite. À défaut d’aller vers la production de vaches laitières, parce qu’on n’avait pas le capital pour les quotas [NDLR: au Québec, les producteurs de lait doivent se prémunir, à fort prix, d’un permis pour chaque litre de lait qu’ils vendent aux usines de transformation], on s’est tournés vers les chèvres, poursuit-il. Ça s’est avéré une déception à nos débuts, car il n’y avait rien ici pour épauler cette production: pas d’aide financière, pas de formation, pas de gens qualifiés pour nous aider… Aujourd’hui, ce n’est guère mieux; le vétérinaire va sur internet pour trouver des réponses à nos questions! Ce n’est pas des blagues!»

Malgré les difficultés rencontrées, M. Petit élève aujourd’hui quelque 450 chèvres laitières – leur lait est vendu à des entreprises de transformation –, mais aussi quelques chevreaux, pour leur viande. L’éleveur a également élaboré avec Société-Orignal une confiture de lait de chèvre, Têtes de pioche.

Au dire de M. Petit, les affaires seraient peut-être plus faciles s’il était producteur de vaches laitières. «Chaque fois que je visite une foire agricole, où toutes les bannières financières sont présentes, je remarque la même chose, dit-il. Si tu es un producteur de vaches laitières, on t’offre un cigare, une petite bière et on te demande si tu as les pieds bien au chaud. Si tu es un producteur laitier caprin, on te dit quasiment: “Va voir ailleurs si on y est”, en te donnant un coup de pied au cul. J’exagère, mais pas tant que ça!»

Bernard Petit ne mâche pas ses mots. Il n’a pas peur de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. «Dernièrement, on a voulu agrandir une étable, et ç’a été l’enfer, raconte-t-il d’une voix enflammée. On a dû aller chercher un permis et le payer. Puis, on a dû aller chercher une autre autorisation et la payer. Qu’on ne m’aide pas, ça va, mais, au moins, qu’on ne me nuise pas! Chaque fois que des représentants d’un ministère me payent une petite visite, on dirait des Tontons macoutes!»

Si plusieurs de ses confrères se plaignent sans rien faire, l’éleveur de chèvres, lui, s’exprime sur différentes tribunes afin de faire entendre son point de vue. «Je siège à plusieurs conseils, notamment celui de la Fédération de l’Union des producteurs agricoles de la Montérégie. C’est nécessaire de s’impliquer si on veut faire évoluer les choses. À chaque élection, depuis que je suis installé à Sainte-Angèle-de-Monnoir, je me présente comme conseiller municipal. J’ai déjà fait deux mandats. Je me suis aussi présenté comme maire et je compte le faire de nouveau», dit-il fièrement.

Têtu, M. Petit l’est assurément; provocateur, il ne peut pas s’empêcher de l’être. Tout ça dans le but de faire réfléchir ses concitoyens. Il me raconte qu’il y a quelques années, il avait installé devant sa ferme une affiche sur laquelle on pouvait lire «Les agriculteurs nourrissent le monde». Celle-ci avait bien fait jaser.

«On mange trois fois par jour, et c’est grâce à qui? demande-t-il. Il n’y a plus de contact entre l’agriculteur et le consommateur, et il faut que ça change!» L’affiche a fini par se dégrader, et il l’a enlevée, mais il ne compte pas en rester là. «Je sais déjà ce qu’il y aura sur la prochaine! Il y a tellement de gens qui suivent le vent… C’est l’fun quand quelqu’un a un peu de colonne!»


 

Cet article est paru initialement dans le numéro 1, Les origines, en octobre 2014.