Incendie à la ferme Turlo: «En 2018, on pensait enfin souffler»

Les jours allongent, une autre saison des sucres s’amorce, les crabiers quittent les quais pour rentrer à temps pour Pâques. Les jambons s’entassent dans les comptoirs, les brunchs se préparent pour ce congé marqué par le renouveau. À 30 kilomètres de Québec, dans les terres de Chaudières-Appalaches, Rhéa Loranger et Nicolas Turcotte observent de loin cet émoi printanier, trop occupés à remettre leur élevage de porc à flot.

Un texte d’Hélène Raymond
Photos tirées de la page Facebook de Turlo

Quand j’entre à la Boucherie Turlo, au cœur du village de Saint-Gervais, Nicolas répare un congélateur trop bruyant. Les comptoirs sont remplis: plats cuisinés, découpes marinées ou assaisonnées prêtes à cuire; beaucoup de porc dont toutes ces pièces impossibles à trouver dans les épiceries conventionnelles et une belle variété d’espèces. Parce qu’en plus de leurs viandes, ils proposent volaille, grand gibier et bœuf dénichés chez une dizaine d’éleveurs de la région. Turlo, est le reflet de la production régionale en même temps qu’un commerce exceptionnel, dans un village de deux mille habitants.

Je les croise régulièrement depuis leurs débuts, en 2004. En rachetant une ferme de pigeonneaux; en apprenant à l’école, à l’étranger et sur le tas la régie de production; en établissant petit à petit les contacts avec les restaurateurs locaux qui apprécient ce produit niché, ils se distinguent. En parallèle, ils élèvent des porcs de façon conventionnelle jusqu’à ce que des chefs les intéressent au porcelet de lait. Ils constatent toutefois que le marché régional, même avec leurs deux viandes de niche, ne permet pas d’assurer la survie de la ferme. C’est là qu’ils amorcent les tests sur le porcelet de grain: «J’ai compris que les cuisiniers ont besoin de savoir combien coûte chaque portion. On a travaillé à leur fournir ce qui correspond à leur budget et qui est profitable pour nous», explique Nicolas.

Les années passent, l’entreprise gagne en notoriété. Le porc retrouve ses lettres de noblesse et le marché évolue vers le «non-noble», comme la tête, les flancs et les épaules. La demande des particuliers augmente et rapidement, les locations d’ateliers de découpe s’avèrent insuffisantes. Le sous-sol de la maison, transformé en boucherie en 2014, devient vite exigu. Eux s’adaptent, en continu. L’idée d’un atelier-boutique s’impose. Il faudra du temps pour mener à bien le «projet du village». Les portes ouvrent en décembre 2017 et ils se disent que 2018 leur permettra enfin de souffler.

Le drame

Il est 7h30, le 29 janvier. Nicolas rentre d’un bâtiment d’élevage situé dans un village voisin. Rhéa et les quatre enfants préparent l’école et la garderie. Ce matin-là, en quelques minutes, 750 porcs à l’engraissement périssent dans l’incendie d’un des deux bâtiments situés derrière la maison. Nicolas, pompier volontaire, n’a pu sauver les animaux.

«Je me rappelle être dehors. Je n’entends pas un oiseau, je ne sens pas le vent, pas une auto ne passe dans le rang. Le grondement du feu prend toute la place. La vie s’est arrêtée là», décrit Rhéa, émue.

La seule énumération de ce qui s’engage ne suffit pas pour mesurer l’ampleur de la tâche qui les attend: enquêtes, inspections de toutes sortes, procession de soi-disant experts, rencontres avec les spécialistes, réorganisation de la production, maintien du confort des porcelets en pouponnière, échanges avec les 12 employés pour les rassurer quant à l’avenir. Ils doivent tout maîtriser. Dans l’urgence. «Les enfants ont pu en parler à l’école, on a géré notre peine en famille. Le plus difficile a été d’apprendre à demander aux chefs, comme à notre clientèle, de ne pas prendre de distance en continuant d’acheter.»

Pour la première fois, ils ont confié à d’autres le soin d’entailler leurs 1200 érables. Ils ont besoin d’énergie pour terminer la mise à niveau du système informatique de la boutique et compléter le dispositif de traçabilité de l’approvisionnement. Ils apprennent à jongler avec le calendrier, à alterner les ventes des cochons de leur élevage secondaire et ceux d’un autre éleveur. Ils réfléchissent aux nouvelles installations. La tâche? Colossale. Le feu? «Il ne sent plus la même chose. Il nous pogne encore, en dedans», disent-ils.

En les quittant, je leur ai demandé ce qu’ils espèrent. Tous deux affirment qu’au-delà de l’épreuve humaine à traverser, il y a les préoccupations financières: «Si l’argent rentre, ça va nous aider. Les ventes vont nous garder en vie. Parce que c’est pas mal unique ce qu’on fait», conclut Rhéa. Je suis repartie de Saint-Gervais en me disant que le renouveau, quand il est à ce point forcé, altère la couleur du printemps. Et qu’à bien y penser, la solidarité doit, plus que jamais, continuer de s’exprimer.

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.