Et si l’on commençait à se réapproprier nos espèces marines, là où on les pêche?

12 septembre. Je suis assise avec Colombe Saint-Pierre. Dans son restaurant niché au cœur du village du Bic, nous refaisons le monde par l’assiette. Parmi les thèmes chers à cette grande cheffe: survie et valorisation des artisans, développement régional, accès aux produits marins. Ce grand fleuve qui respire à quelques brasses de sa cuisine, elle l’a dans les veines. Et comme un nombre grandissant de personnes, elle souhaite que ses ressources trônent plus souvent sur sa table. Avouant qu’elle y parvient un peu plus facilement qu’à l’ouverture en 2003, elle me glisse à l’oreille une histoire de pêche au thon rouge.

Texte d’Hélène Raymond
Photo fournie par l’AGHAMM

17 septembre. Je croise Emmanuel Sandt-Duguay à Métis, dans une journée consacrée au retour du sébaste du Saint-Laurent. J’anime une réflexion qui réunit des acteurs de la science et du terrain à qui l’on présente un portrait historique, des études scientifiques pour que ce poisson de fond revienne sur nos étals à la réouverture de la pêche commerciale, avant de se retrouver ailleurs. À son tour de piquer ma curiosité avec cette histoire.

19 septembre. Je retrouve Emmanuel à Gesgapegiag, dans les bureaux de l’Association de gestion halieutique autochtone Mi’gmaq et Malécite (AGHAMM). À titre de coordonnateur des pêches commerciales pour ce regroupement de communautés, il refait la genèse de ce projet permettant à de jeunes autochtones de monter à bord du bateau-école NigNag pour capturer des poissons, dont deux thons, tout juste mis en marché, localement.

Dans notre économie mondialisée, le thon rouge est une denrée qui se négocie à l’échelle internationale. Aussitôt débarqués, plusieurs de ces géants des mers sont expédiés à Tokyo pour être mis à l’encan. Le prix obtenu est fonction de la qualité de la chair qui, elle, dépend du poisson lui-même, du savoir-faire du pêcheur, du respect d’une longue chaîne de froid: «À destination, le prix peut atteindre 600$ le kilo», dit-il.

Il rappelle qu’on a déjà pêché le thon en Gaspésie et se souvient de son père, pêcheur commercial lui aussi, qui lui a raconté avoir vendu son permis faute de ressource. Mais, au début de la décennie, on a vu des thons réapparaître et se réactiver des permis de pêche commerciale. Puis, des chefs ont manifesté le désir de le servir dans la métropole et la capitale, un pêcheur-poissonnier en a offert sur ses étals à Québec et des mains se sont levées pour que l’Est-du-Québec ait sa part. «Colombe était tannée de le voir passer devant chez elle!» ajoute Emmanuel.

Au même moment, l’AGHAMM rachetait un permis commercial autorisant les captures de hareng, maquereau, thon rouge. Avec l’idée de faire de la pêche au thon un projet de communauté, dont le principe directeur s’appuierait sur une qualité optimale. La démarche repose sur un cahier des charges qui établit une liste d’exigences qui guident la capture, l’abattage, la transformation et le transport. On caractérise le taux de gras, teste la présence d’histamine, une toxine. Rien de ce qui se passe hors de l’eau n’est laissé au hasard.

Les 27 et 30 août derniers, le capitaine, un mentor américain et quatre apprentis ont embarqué sur le NigNag pour la grande pêche à la ligne. En quelques heures, ils ont capturé un premier thon, de très bonne qualité. Après avoir consulté Henryette Michaud, auteure du cahier des charges, ils ont ajusté le tir et, trois jours plus tard, mis en vente un spécimen remarquable: «qualité sashimi», dit-on dans le jargon. Il pesait plus de 300 kilos.

«Notre but, ce n’est pas de faire de l’argent, mais de construire un projet social, de jeter les bases d’une pêche artisanale. Les participants apprennent, petit à petit, à prendre la mer, découvrent de nouvelles technologies. C’est une source de diversification des activités dans nos communautés. Une part du deuxième thon a d’ailleurs été vendue aux autochtones, ils ont pu goûter! Ça génère la fierté.»

En 2018, grâce à la pression des chefs et à l’intérêt de pêcheurs commerciaux sensibles à une mise en marché de proximité, des restaurateurs bas-laurentiens servent du thon rouge à leur clientèle locale et de passage. Des chefs gaspésiens déclinent le géant du Saint-Laurent en plats qui combinent mer et terre d’ici. Les Pêcheries de l’Estuaire offrent suivi technique et service de débitage. L’appropriation s’engage en région. Saurons-nous travailler dans une optique de développement durable? Favoriser la proximité? Parmi toutes nos histoires de pêche, plusieurs ont connu des fins abruptes. Souhaitons que celle-ci se décline en chapitres qui traitent de biologie, de respect de l’environnement, de savoir-faire humain, d’avenir des communautés maritimes, autochtones et de gastronomie! Sans conclusion dramatique cette fois.

Le saviez-vous?

La capture des thons rouges de l’Atlantique est gérée par la Commission internationale sur la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT) qui établit des quotas en fonction des évaluations de stocks. Puis, le ministère des Pêches et des Océans fixe le partage entre les provinces. Le Québec détient près de 6% de ce quota qui se répartit entre 53 pêcheurs, chacun ayant droit de rapporter 2 poissons à quai pendant cette saison qui s’achève. Comme le stock semble donner des signes de rétablissement, l’ICCAT vient de hausser, en 2018, pour une deuxième fois depuis 2012, le total admissible des captures en Atlantique Ouest.

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Twitter: @heleneraymond

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.