Savoir s’adapter en temps de pandémie

panier chronique helene raymond

«Nous ne demandons pas qu’on nous encourage parce que les temps sont durs. Nous sommes des producteurs locaux, pas une œuvre de bienfaisance. Nous souhaitons simplement qu’on achète nos légumes et nos fleurs, parce que nous offrons de la qualité. Nous travaillons pour que les gens aiment et achètent ce que nous récoltons.»

Texte d’Hélène Raymond
Photo de Daphnée Guillemant

Daphnée Guillemant et Marc-André Bouchard ont mis peu de temps à absorber la nouvelle: les restaurants allaient de nouveau fermer leurs portes dans la grande région de la Capitale-Nationale le premier octobre. Eux, ils allaient une autre fois devoir s’adapter rapidement.

En mars 2020, «la petite ferme maraîchère florale et gustative» de l’île d’Orléans, Les fines herbes par Daniel, exclusivement vouée depuis 30 ans à répondre aux exigences du secteur de la restauration allait se démarquer. En quelques jours, ils décidaient de proposer leurs verdures, fleurs, micro-pousses et fines herbes rares et aromatiques aux particuliers, pour pallier le manque de clients.

Un réseau d’amis fidèles, de contacts, la presse et les médias sociaux répandraient la nouvelle. Début avril, ils déposaient leurs boîtes de légumes fraîchement cueillis devant une centaine de portes de la région de Québec au moment où quelques restaurants reprenaient les commandes, soucieux de «mettre du beau dans leurs plats à emporter». Puis, constatant que la demande pour les fleurs comestibles allait s’effondrer avec la quasi-disparition des banquets, congrès et mariages, ils ont réorganisé la production.

Sans ces virages serrés, ils augmentaient encore le risque. «Un peu plus tard, les choses se sont ajustées naturellement», complète Marc-André. Quand la production maraîchère locale a pris le relais, nous avons réorienté notre offre vers les restaurants qui rouvraient leurs portes. Bien que le chiffre d’affaires a beaucoup chuté, nous avons retrouvé un certain équilibre. Et notre distributeur qui couvre la région qui s’étend de Victoriaville à Percé a été débordé. L’affluence touristique en région a fait en sorte que les commandes ont beaucoup augmenté dans les restaurants de l’est du Québec.» L’été terminé, planait tout de même le spectre de la deuxième vague.

L’expertise développée depuis le début des années 1990 par les premiers propriétaires de l’entreprise et poursuivie par Daphnée et Marc-André en 2016 fait en sorte qu’ils sont en mesure d’offrir feuilles et fleurs sur une base annuelle. Une partie des récoltes s’effectue dans des serres verticales fermées, sous lumière artificielle et dans des conditions contrôlées. Une autre, dans des serres «hors gel», moins chaudes que celles où on fait pousser les tomates et une dernière, en champ. Il n’est donc pas dans les plans de tout arrêter pour une pause hivernale.

«Selon les végétaux, il nous faut entre 14 et 45 jours, entre le semis et la cueillette pour être en mesure de répondre à la demande de la restauration. On veut se tenir prêts. Quand ils vont repartir, on sera là!»

Marc-André Bouchard

En attendant ce redémarrage, Daphnée et Marc-André reprennent leurs livraisons aux particuliers et aux restaurants qui continueront, à distance, à servir leur clientèle. Ils offrent, pour toute la période froide, des paniers hebdomadaires ou bimensuels: «…et ça survient au moment où les maraîchers s’arrêtent», observe-t-il, philosophe. Quand je leur demande s’ils se trouvent sur la corde raide, il répond: «Nous sommes en maîtrise. Avec ses 30 ans, notre entreprise est solide. Si tout cela était survenu un an plus tôt, alors que nous n’avions que trois ans d’expérience sur cette ferme, on ne serait pas passés au travers. Depuis mars, nous avons travaillé sans arrêt et nous devons continuer, en espérant maintenant trouver un peu de temps pour la famille et le repos.»

Au-delà de leur détermination, devant autant d’inconnues, ils sont tout de même inquiets de l’hiver qui vient. À moyen terme, la concrétisation de l’adoption de tarifs d’électricité préférentiels pour les producteurs en serre leur permettrait de respirer un peu en réduisant les coûts de chauffage qui totalisent 40% des frais d’exploitation. À court terme, la réussite des tests de culture en serre de radis, rabioles, laitues et pois mange-tout à glisser dans les paniers d’hiver reste à confirmer «à condition que ça ne coûte pas trop cher». Et, la réponse des gens de la région de Québec à l’offre de paniers est primordiale. Ce qui n’empêche pas Marc-André de planifier la construction de nouvelles serres dès le printemps pour prouver, à plus grande échelle, qu’on peut récolter à l’année.

«Dans les moments de crise, il faut continuer d’avoir des projets concrets, en même temps qu’il faut produire ce qui va apporter du pain et du beurre sur la table», conclut-il pragmatique. Sur ces mots, le premier octobre 2020, Marc-André Bouchard est reparti semer de quoi nourrir ses concitoyens, tout autant que l’espoir.

Classé sousChronique, Exclusif sur le web, Hélène Raymond

Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.