«On va se r’voir…»

Chefs du Québec

Dans cette chronique, l’acteur, animateur et grand épicurien Christian Bégin témoigne de son grand amour pour les restaurants, endroits où il se sent si bien depuis sa plus tendre enfance. Un hommage bien senti en cette période où il ne peut malheureusement plus les visiter… pour un bout.

Une chronique de Christian Bégin

-Combien???!!!

Et ma comptable me répète le montant. C’est beaucoup. D’aucun diront que c’est trop. Je ne le dirai pas ici. Le montant. Le montant d’argent que j’ai dépensé dans les restaurants cette année. J’ai la chance de pouvoir le faire. Je sais. Mais, pour vrai, j’avais pas d’argent, j’étais pauvre comme Job, pis c’était pareil. Ben presque pareil…

Chus bien au restaurant.  
Mieux que chez nous des fois.  

Ma comptable pense que c’est quand même un problème. Mon psy aussi. Mais chus bien au restaurant. C’est comme une famille agrandie. Ça fait un peu cliché peut-être de l’écrire comme ça mais, c’est ça. Qu’est-ce que tu veux?

C’est un drôle de parcours vers vous. Vous, les gens de la restauration. 

Ma mère, souvent malade et dépressive à un certain moment de sa vie, de la mienne, de celle de mon frère, faisait pas beaucoup à manger. Alors mon frère pis moi, on partait à pied, avec peut-être dix piasses en poche, peut-être moins, on partait en expédition pour chez Tee Pee, à Pointe-aux-Trembles. Au menu: hamburger ketchup-oignons, frites et liqueur. Ça commençait à sentir le bon gras quand on passait la cour d’école Saint-Marcel. Un mélange de Tee Pee, de Mc Do et de Kentucky. C’était la fête! Pour vrai. Même si on y allait souvent. Trop. Trop parce que ça parlait aussi de la souffrance de notre mère. Mais ça nous nourrissait. Pis le monsieur du Tee Pee y’a fini par nous r’connaître.  Mon frère pis moi.  

Pis y disait: «On va se r’voir!».

Pareil chez Durocher à Montréal-Est. On s’faisait garder chez ma grand-mère, pis elle nous envoyait chez Durocher. Au menu: hamburger ketchup-oignons, frites, liqueur ET crème à glace molle à’ vanille.  

Pis des fois aussi, avec ma mère, on allait à la Place Versailles pis, au Greenberg j’pense, y’avait un comptoir où on mangeait la même affaire, avec la même joie. Des hamburgers, des patates, d’la liqueur, du Jello rouge. Pis la serveuse a fini elle aussi par nous r’connaître. 

«J’ai hâte de vous r’voir mes deux beaux garçons!»

Chez Asia, sur Sherbrooke, en famille, on s’pouvait pu de manger un plat dont j’oublie l’nom… J’me rappelle qu’y’avait comme un p’tit réchaud à fondue au centre de la table au-dessus duquel y’avait un genre de grill. Pis on faisait cuire notre viande pis nos egg rolls fancy dessus. Pis y’avait plein de sauces sucrées. Un Piu-Piu j’pense… 

Ça s’appelait un Piu-Piu. 

On était tellement heureux au restaurant.  
Tellement. 

Là, j’saute un long boutte.

Ma première vraie blonde, mon premier grand amour. J’ai 16, 17, 18 ans… ça va jusqu’à 21. Diane. Nos spots: La Dora, sur Sherbrooke. Fine cuisine italienne. Lasagne, canellonis, escalopes de veau parmigiana. On y avait nos habitudes, nos rituels, nos émois de d’ssous d’table… Pacini aussi. Le Giorgio dans le Vieux-Montréal. 

C’tait bon. Toutes ces places-là c’tait bon mais, pour dire vrai, des fois, on avait juste hâte de partir. Y’avait une trop longue traversée à faire pour r’joindre l’autre de son côté d’la table. On s’mangeait plus des yeux que c’qu’on mangeait dans nos assiettes. Ça arrive.  

Quand on voulait célébrer, s’payer la traite, on s’rendait dans la Petite-Italie à la Casa Napoli. Le luxe toi! On était en voyage. On n’avait pas les moyens vraiment mais heille, les colonnes, les voûtes, le Pisse-Dru ou le Chianti Ruffino, les serveurs habillés pareil, la musique…  J’ai tellement aimé ce restaurant-là! 

J’ai demandé Dominique, la mère de mon fils et autre grand amour, en mariage chez Laloux. À genoux chez Laloux. Après ma tourte au gibier.   

J’pourrais continuer d’même longtemps. Toute ma vie est faite de restaurants. Toute. Ma tribu c’est les gens d’la restauration bien avant ma tribu artistique. Bien avant.

Chez Claudette, Claudette. Au Continental, Alain, Laurent, Micheline (!), Diane. Chez Bu, Étienne. Au Pistou, Éric, Julie, Kevin, Alexandre.  À la Buvette chez Simone, Simone, Anne, Catherine, Josef, Clavo.

Pis y’a eu La Salle à Manger. Le Comptoir. L’Hôtel Herman. La Montée de lait. Le Symposium.

Puis La Récolte (Denis!), Le Réservoir, Chez Saint-Pierre (ma Colombe!) L’Express (Monsieur Masson!) , le Plaza (Charles-Antoine!), Le Filet, Le Serpent, le Côté Est (Perle et Kim!), Graziella, Luciano, Gemma et Impasto (Stefano et Michele!), Nora Grey, Candide, Joe Beef, Vin Papillon, le Rouge Gorge (Alain, encore!), la Maison Publique, Pastaga (Martin!), Crew Café, Le Pied de Cochon (Martin!), le Toqué! (Normand!), Olive et Gourmando, Agrikol, Le Grumman ’78 (Gaëlle!) , Le St-Urbain, Hoogan & Beaufort, le Bouillon Bilk, le Cadet (Mélanie!), Ikanos, Leméac, Le Chien Fumant, Foxy, Tri (Tri!), le Sain Bol, Le Mousso (Antonin!), Le Clocher Penché, Patente et machin, L’Affaire est Ketchup (François!), le diner Saint-Sauveur, la Buvette Scott, Le Pied Bleu, Le Champlain (Stéphane!), Battuto, Mezzé, le Monarque, le Comptoir Rhubarbe pis la pâtisserie (Stéphanie et Julien!), le Mesón (Marie-Fleur!), Iberico, le Ice House, le Majestique…  

Je peux pas tous les nommer, c’est pas possible.  
Je peux pas toutes et tous écrire vos noms. Mais vous le savez han?

Par contre, y’a une chose que je peux écrire ici, une seule chose qui vous unit, si précieuse, si incontestable:

Je suis tellement bien chez vous! Toutes et tous! Partout sur notre territoire!

En ce moment, elles et ils sont 800 000 au Canada à recevoir ça, qui nous arrive de plein front. 200 000 aux Québec. C’est sismique. Les murs craquent, d’autres s’effondrent.

Un restaurant c’est des gens avant tout! Avant un menu pis des bouteilles pis un inventaire pis des frigidaires qui pètent pis des drains qui r’foulent.  

C’est des gens.

1 restaurant sur 10 au Québec va pas se r’lever de ça. Peut-être plus. C’est des milliers de mises à pied. C’est des rêves qui s’effondrent. C’est des vies ébranlées. C’est des demains qui déchantent en ta!

C’est se r’virer sur un p’tit p’tit dix cennes et se transformer en traiteur, en usine maison de «prêt à manger», en service de livraison, en shop à sandwichs pour l’Accueil Bonneau.  

C’est, comme pour beaucoup, pour celles et ceux qui ne tomberont pas au combat; c’est survivre, résister, se réinventer, contribuer, donner pareil.  

Nourrir pareil. Nourrir pareil.

Dans le monde de la restauration on dit que c’est une hécatombe.  
On dit ça.
Et après une hécatombe on fait quoi?  
On se reconstruit comment?  
Sur qui on peut compter?  

Après.  

Parce que déjà, avant, les gens de la restauration étaient éprouvés par une crise de main-d’œuvre majeure. Par la nécessité de réfléchir à comment s’adapter, questionner des états de faits tenus pour acquis (répartition des pourboires, salaires, relation clients/service/cuisine, etc.)

Tout ça est exacerbé par la situation sans précédent que nous connaissons en ce moment et qui laissera des séquelles inimaginables.

Déjà y’en a plusieurs qui réfléchissent à comment se relever, se redéfinir.
Plusieurs se d’mandent comment ça va transformer irrémédiablement le monde de la restauration. 
Parce que c’est pas une industrie, c’est un monde. 
C’est du monde. 

Anyway. On sait pas. On peut ben spéculer mais on sait pas.

Mais y’a une chose que je peux faire moi, que vous pouvez faire vous, pour l’après. J’essaie de quoi.

Je pense qu’y faut qu’on arrête de courir après le nouveau buzz, la nouvelle place in, comme des poules pas d’tête, comme des inassouvissables toujours en quête d’être là où il faut sans jamais y être pour vrai.

Je pense qu’il faut solidifier nos liens avec les gens de la restauration, réapprendre à être fidèle, retrouver la gratitude, la reconnaissance, retourner, retourner souvent à la même place, y créer des amitiés, des habitudes, des communautés.

Il faut accepter de payer pour c’qu’on veut et cesser de penser que le client est roi et que tout est trop cher. Le client est pas roi. Le client est reçu chez quelqu’un, chez des gens qui donnent un sens à ce qu’ils font, qui font des choix, des choix qu’on endosse en venant chez eux. 

On est reçu. C’est une attitude qui change tout. Y m’semble. 

Les gens de la restauration sont au coeur de nos vies, ils nous offrent depuis toujours des lieux pour marquer le temps, célébrer, se déposer, s’aimer, se nourrir.  
S’aimer.  
Se nourrir.  
C’est beaucoup.  

En plus, elles et ils ont souvent une longueur d’avance sur nous en matière d’autonomie et de souveraineté alimentaire. Elles et ils nous rappellent, par leurs choix souvent audacieux, voire périlleux, qu’on a TOUT ici pour NOUS nourrir. TOUT! Cette période trouble est un moment à saisir collectivement pour s’en rendre compte. Pour se rendre compte de la nécessité de compter sur NOUS.

Anyway.

Fait que…
J’aboutis là.

Pour toutes ces raisons, pour mille autres, parce que chus tellement bien chez vous; je vous dis, comme le monsieur de chez Tee Pee quand j’étais p’tit à Pointe-aux-Trembles, j’vous dis:

On va se r’voir…
On va tellement se r’voir.
Souvent.
Trop pour ma comptable pis mon psy, mais heille…
On va se r’voir.
Semblables et différents.

Avec toute ma reconnaissance, mon amour, ma solidarité et mon espoir…   

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