Armand Savignac, le précurseur

Illustration Armand Savignac_Matthieu Goyer

On dit des précurseurs qu’ils sèment (souvent à contre-courant) des graines, qui, un jour, finiront par resurgir plus loin dans le jardin de la pensée moderne. Et parlant de jardin, on dit aussi souvent de celui qui est botanique, qu’il abrite sous son toit à aire ouverte, une collection de végétaux dont la valeur est inestimable. Faisons maintenant connaissance avec le jardinier et l’avant-coureur de cette chronique: le frère Armand Savignac.

Texte d’Alex Cruz et Cyril Gonzales, d’École B
Illustrations de Matthieu Goyer

Figure relativement méconnue du grand public, le frère Savignac, aujourd’hui décédé, aura été un de ces remarquables horticulteurs de patrimoine et fervents instigateurs du retour à la pratique de l’agriculture biologique au Québec. Ce qui est tout aussi admirable dans sa démarche, c’est que celle-ci s’est accomplie à contresens d’un système agricole de la deuxième moitié du 20e siècle épris d’un conservatisme étanche où les idées en matière de pratiques agricoles étaient, disons… convenues d’avance.

L’agriculture dite productiviste, et tout son arsenal synthétique ne représentaient, ni plus ni moins, que le passage obligé du progrès agricole. Ne trouvant toutefois aucune sortie palpable dans cette proposition, ce membre fondateur de la fédération de l’agriculture biologique au Québec lui tiendra humblement tête dans les jardins attenants au Scolasticat Saint-Charles des Clercs de Saint-Viateur, situé à Joliette. 

Passionné par l’écologie et son environnement botanique, le frère Savignac, fera rejaillir, à force d’essais et d’erreurs, des variétés fruitières qui autrement, étaient destinées à sombrer dans l’indifférence la plus totale. On lui doit notamment la veille de la Dufresne, une tomate rose aussi connu sous l’appellation Savignac.  Notons aussi son époustouflante expérimentation de plus de 300 variétés de vignes (oui 300!), dont certaines donnaient dans son jardin expérimental, une qualité équivalente et parfois même supérieure à celles cultivées dans la péninsule ontarienne du Niagara.  Ne passons également pas sous silence le poirier Savignac dont la filiation exacte laisse encore place à une chose se faisant de plus en plus rare de nos jours: l’incertitude.

Parlons maintenant d’avenir

N’est-il pas rassurant de savoir que le printemps finira, un jour, par se montrer le bout du nez à la fin de cet hiver?

Cette bouffée de chaleur coïncidera avec un certain éveil de l’ours de la flore hibernante présente dans ce sanctuaire botanique. Mais malheureusement, il faut se l’avouer, celui-ci est négligé depuis maintenant plusieurs années. C’est-à-dire que malgré l’absence de soin paysager, une multitude d’arbustes fruitiers rustiques et de spécimens d’arbres rarissimes au Québec incluant des noyers des Carpates et des châtaigniers d’Amérique persistent à fleurir dans cet écosystème fragilisé qui mériterait non seulement que l’on s’y attarde, mais qu’on l’inscrive au Registre du patrimoine culturel du Québec. Mais voilà que les dés sont déjà joués quant à son avenir…

Dans les faits, la destruction de l’ancien terrain de jeu du Frère Savignac a été prévue. Dès cet été, l’œuvre botanique du Frère Savignac sera rasée pour y ériger un projet domiciliaire: Le Clercy… 

Outre ça, l’autre jour, me trouvant au pied d’une colonie de hêtres dont les feuilles jaunies par l’hiver sifflaient aux abords d’un corridor forestier nouvellement défiguré par le passage de lignes à haute tension, j’y ai déterré cette citation de Simone de Beauvoir:

«Ce qui a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue.»

Cette chronique pique votre curiosité? On vous suggère notamment la lecture suivante pour l’approfondir: Les Fruits du Québec : Histoire et traditions des douceurs de la table

À propos du Carnet d’École-B

École-B partage des faits saillants et insolites d’une culture culinaire riche et diversifiée, située au bout de l’Amérique, qui, mis à part ses quelques clichés beurrés épais, est, dans son essence, méconnue de la plupart de ses gens. Ce qui est cependant connu, c’est que la culture c’est comme de la confiture, et moins t’en as, plus tu l’étends.

C’est donc dans cet état d’esprit, qu’a été créé le Carnet d’École-B, dirigé par Alex Cruz et Cyril Gonzales, et illustré par Matthieu Goyer.

Chaque semaine, avec une petite touche d’irrévérence, mais avec une énorme dose d’enthousiasme, l’équipe d’École-B publiera des capsules sur la culture culinaire québécoise qui, d’ores et déjà, on vous l’affirme, briseront certaines idées reçues, jetteront quelques pavés dans la mare, et ouvriront, on l’espère, de nouveaux horizons.

À lire aussi dans le Carnet d’École-B