La famille qui voulait faire du vin nature

Vignoble Fragments Elaine et GeorgesÉlaine et Georges

Le début de cette histoire on l’a tous déjà entendu. Des Montréalais à l’aube de la retraite qui souhaitent s’établir en campagne. Ils trouvent par hasard un vignoble à vendre et se disent: «Pourquoi pas?». Où l’histoire devient différente, c’est quand les enfants décident de se joindre à l’aventure des parents, et que tous ensemble, ils rêvent de faire du vin nature. Alors qu’elle s’apprête à sortir ses deux premières cuvées, Caribou a jasé avec la famille Archambault-Éthier du nouveau vignoble familial: Fragments.

Texte de Geneviève Vézina-Montplaisir

C’est le 9 mai 2019 que Georges et Élaine ont emménagé à Ripon, en Outaouais, dans leur domaine de 80 acres. Il y a maintenant un peu plus d’un an, débutait leur nouvelle vie.

«Après une carrière dans le milieu du cinéma, on se dirigeait vers la retraite, mais on n’était pas prêts à prendre notre «vraie» retraite, précise Élaine, jointe par téléphone. On avait envie d’une retraite active pendant quelques années. On se disait que la campagne serait l’fun, mais au départ, on ne cherchait pas nécessairement à acheter un vignoble. Par contre, quand on a vu le Domaine des Météores, qui était à vendre, ça nous a emballés, et ça a vraiment emballé nos enfants aussi. On savait qu’on avait trouvé un projet qui réunirait les forces et les intérêts de tous les membres de la famille. Et qu’on aurait de la relève!»

Effectivement, quand les parents ont partagé leur trouvaille à leurs enfants – deux d’entre eux évoluent dans le milieu de la restauration –, ils savaient qu’ils venaient de faire vibrer la bonne corde pour que leur progéniture leur rende souvent visite!

Alice, 27 ans, a travaillé pendant 10 ans en restauration. Elle a débuté sa formation en cuisine à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, mais elle a plutôt bifurqué en service. Elle a travaillé entre autres au Contemporain et au Mousso, à Montréal. Elle s’occupe aujourd’hui de l’administration de la boulangerie Automne et complète un certificat en entreprenariat au HEC. Au vignoble, elle est en charge de l’administration avec sa mère, de la vente et du marketing.

Son frère, Émile, 26 ans, a remporté le titre de Mixologue de l’année aux Lauriers de la Gastronomie Québécoise en 2019, et a officié derrière le bar du Mousso et du Petit Mousso et travaille maintenant à l’Île Flottante. Il est le maître de chai. Sa copine, Jade Labonté Harvey, sommelière également à l’Île Flottante, apporte pour sa part ses connaissances en sommellerie au projet de son amoureux et de la belle-famille.

Jade et Émile

Il y a Marianne 23 ans, qui aide un peu à tout quand elle le peut, et Alexis, 38 ans, le demi-frère qui vient aussi donner un coup de main.

«Mon père, lui, aime ça être dans le champ. Cela crée vraiment un bel équilibre, affirme Alice. On est tous très manuels aussi, ça aide pour faire fonctionner un vignoble!»

Vinifier au naturel et récupérer

Quand Élaine et Georges ont acheté le vignoble l’an passé, il y avait une entente de location à respecter. Les vignes étaient louées à un autre vignoble jusqu’en octobre 2019. Cette période de transition leur a donc permis d’observer, de travailler aux champs, de vivre leurs premières vendanges et d’apprendre les rudiments du métier de vigneron. Cela leur a également permis de réfléchir, en famille, à la direction qu’ils voulaient donner à l’ancien Domaine des Météores, qui compte 11 000 pieds de vignes hybrides, et dont les vins étaient déjà certifiés bio.

«Nos vins seront aussi bios, mais on a décidé de ne travailler qu’en nature. On a découvert les vins nature quand Alice travaillait au Contemporain, le sommelier nous y a fait découvrir cette nouvelle approche. C’était clair pour nous et nos enfants qu’on allait travailler dans le respect du raisin et de la terre», explique Élaine.

Alice

La famille avait aussi envie de continuer à travailler à 100% avec les cépages hybrides, bien adaptés à notre climat nordique, pour en exploiter tout le profil aromatique.

«On a juste à penser à l’Autriche où il se fait beaucoup de vins nature. Ils ont des climats qui ressemblent aux nôtres et ils font d’excellents vins avec ces cépages hybrides, renchérit Alice. Si les raisins sont capables de pousser dans ces conditions, nous aussi on est capables de faire du vin nature dans nos conditions!»

«Depuis les dernières années, plusieurs vignobles québécois se sont mis à travailler avec les viniferas, mais nous on avait envie d’apprendre à découvrir les saveurs des hybrides vinifiés en nature.»

Émile Archambault, maître de chai du vignoble Fragments

C’est donc avec le petite perle, le frontenac gris, le frontenac noir, le frontenac blanc, le sabrevois, le marquette, le radisson et le louise swenson que les Archambault-Éthier apprendront à travailler dans les prochaines années.

Mais pour leurs premières cuvées qui sortiront en mai 2020, c’est la petite perle et le frontenac noir qui ont été vinifiés pour faire, respectivement, la cuvée PP (pour petite perle), et la cuvée I know what you pick last summer, une «piquette»: une boisson fermentée à base d’eau et de marc de raisin, qui a la cote présentement dans le monde du vin nature.

«Notre piquette a été créée pour éviter le gaspillage. On ne voulait pas perdre le marc de frontenac qui a servi à faire notre cuvée À boire debout – qui sortira cet automne – donc on l’a fait fermenter avec de l’eau, du sumac, des racines de vergerette du Canada, et ça nous donne comme un pet nat à 13% d’alcool. On souhaite faire plein d’autres recettes de récupération, explique Émile. On veut faire un vermouth avec le pressurage des peaux de raisin. On a aussi fait des tests de compost avec des peaux de raisin qu’on a étendues dans les vignes pour redonner à la terre ce qu’on lui a pris.»

L’esprit de récupération va jusqu’aux 800 bouteilles qui ont servi à l’embouteillage des deux premières cuvées de la maison. Elles ont toutes été rapportées par Émile et Jade du restaurant Île Flottante où ils travaillent, avant d’être lavées et réutilisées.

Toute cette collection de bouteilles disparates, dont les illustrations des étiquettes ont été réalisées par l’artiste visuelle Martine Bertrand, sera mise en vente sur le site web du vignoble [il sera mis en ligne le lundi, 18 mai] et dans certains points de vente dans les jours suivants.

Et finalement, pourquoi le nom Fragments? «Ça a vraiment été long avant de trouver le nom! se souvient Alice. Comme on reprenait la terre du Domaine des Météores, on voulait y aller avec un nom qui était en continuité avec ça. Le nom Météores vient de l’histoire qui veut que les deux lacs qui sont sur le terrain auraient été créés par des météores. C’est Émile qui est arrivé avec le mot Fragments, pour plusieurs morceaux. Ces morceaux, ces fragments, c’est nous.»