Du désir, du choix et de la souveraineté…

Photo de Maude Chauvin

En attendant les premières asperges et les premières fraises, notre chroniqueur Christian Bégin a réfléchi aux notions de choix et de désir. Il nous explique ici pourquoi avoir trop de choix, selon lui, tue le désir.

Une chronique de Christian Bégin

T’sais des fois, j’veux toutte.
J’veux toutte dire, toutte écrire.
Mais ça s’peut pas.
Pis c’est parfait comme ça.
Parce que ça s’rait indigeste, incompréhensible. Prétentieux même.
On peut pas toutte dire.
Parce que…

C’est quoi l’expression?
«Trop c’est comme pas assez»?
J’la comprends pas d’ailleurs cette expression…
C’tu juste moi?

Alors j’vais commencer par une histoire.
J’vais essayer de dire sans trop dire.
C’est beaucoup ça pour moi écrire «dire sans trop dire».
Laisser la place à l’autre pour apparaître entre les mots.
Laisser l’intelligence et la sensibilité faire une partie de ma job.

Fait que…
Voilà.

Le shake me pognait juste avant de tourner l’coin de l’allée.  
Mais j’avais commencé à gosser ma mère en entrant.

Par contre, je savais me contenir. Je savais que ça allait être payant si je l’achalais pas trop. Pas trop tu suite j’veux dire. J’essayais de faire comme si j’y pensais pas vraiment. Comme si c’était pas important.  Comme si c’était pas grave si… si on…

Ça va bien aller. J’étais sûr de gagner anyway. 
C’est pas d’hier ce mensonge-là.

Mais aussitôt tourné le coin, aussitôt qu’on s’engageait dans l’allée, c’est comme si… Comme si j’étais pu moi. Ou comme si, au contraire, sans que j’y puisse rien pantoute, ma vraie nature se révélait, explosait.

Un monstre. Je devenais un monstre. Comme ceux dans mon garde-robe. Pire même. 

On est au Steinberg.  
Dans l’allée des céréales.  
On dirait qu’est longue comme ma rue.  
On dirait que plus j’avance dedans plus à rallonge.  

Comme dans mes cauchemars quand j’essaye de traverser le corridor du passage dans ‘maison pour me rendre dans la chambre de ma mère mais que j’y arrive pas.

Quand je dis que j’ai le shake c’est pas une figure de style. Je tremble de tout mon corps. Y’a tellement de sortes de céréales, tellement de boîtes de céréales, de couleurs, de…  Y’a tellement de choix!  

TELLEMENT DE CHOIX!

C’est sûr que je veux toutte. C’est pensé pour. J’veux des Capitaine Crunch, des Frosted Flakes, des Honey Comb, des Alpha Bits, des Cherrios, des Froot Loops, des… des…

DES PAQUETS DE 12 PETITES BOÎTES ASSORTIES!!!!  

– J’veux ça m’man! J’veux ça!
– Mais tu vas en manger juste trois pis tu vas laisser l’reste! T’aimes pas les Corn Flakes! Ni les Special K. Ni les All Bran.  
– Non, j’vas les manger! J’VAS LES MANGER!  J’VEUX ÇA!!!!

C’est pas normal qu’y’aille tant de choix de céréales. C’est pas sain. C’est pas juste. J’ai pas les outils dans ma tête de ti-cul de 5 ans pour faire un bon choix.  Y’a personne anyway qui veut que je fasse un bon choix. Les compagnies de céréales y veulent que je pète ma coche pis que ma mère finisse pas céder, excédée, lasse, si lasse…  

– T’as même pas fini tes Count Chocula.
– J’vas les finir!
– Non. On en achètera quand t’es auras finies.
– J’vas les finir en arrivant!
– C’est non!

Chus pas complotiste. C’est pas en moi ça.  
Mais heille, j’ai vendu d’la Curieuse Tourtière dans des supermarchés, pis je l’sais.
 

C’est faite pour.  
Tout est pensé pour. 
C’est faite pour la danse du bacon dans l’milieu de l’allée des céréales.

Fait que qu’est-ce que vous pensez? Ben oui! Chus «pâmé» dans le milieu de l’allée, couché par terre, à retenir mon souffle, à rendre ma mère folle. Elle qui est déjà fragile.  

Parce que je veux ÇA et MAINTENANT!

Pis je l’ai eu…

(petit temps)

On f’ra pas le procès d’ma mère, de comment elle aurait dû tenir son boutte, de comment y faut apprendre aux enfants que…

Que quoi donc?  
Qu’on peut pas toutte avoir tout l’temps?  

(petit temps)

On parlera pas de ma mère alors.
Ni du p’tit monstre dans le milieu de l’allée des céréales.

On va parler, si vous voulez bien, du choix et du désir.
Mon postulat de base sera le suivant: «Trop de choix tue le désir.»

Pour vraiment éprouver le désir de quelqu’un ou de quelque chose, on doit se soumettre à une période d’attente. Il faut laisser monter le désir, le laisser croître en soi. Et cette joie, cette joie de l’attente est souvent plus grande, plus grisante, plus pleine que l’assouvissement immédiat du désir. 

Assouvir son désir sans attendre ce n’est pas nourrir son désir mais plutôt céder à un conditionnement.  

Depuis des années que nous sommes programmé.e.s à satisfaire nos désirs tout de suite, maintenant. Tellement instantanément que nous en sommes venu.e.s à confondre nos besoins et nos désirs.

Nos désirs vidés de leur sens, de leur fonction.  
Nos plaisirs instantanés sont des calories vides.

Je tape sur le même clou vous me direz mais, une fraise en janvier est insipide et insignifiante – vidée de son sens – par rapport à celle que nous attendons là là, en ce moment, et qui sortira, au temps venu, gorgée de soleil, meilleure, mûre, prête, si… si érotiquement savoureuse parce qu’espérée, attendue, désirée.

Dans cet article que vous lisez, je peux pas tout écrire maintenant.
Comment je dirais ça sans que ça paraisse sentencieux ou moralisateur?

J’ai l’impression que nous devons désapprendre à avoir accès à tout, tout l’temps. Surtout en ces temps où on commence à parler et à réfléchir pour vrai aux notions de souveraineté et de sécurité alimentaire.

Tout avoir en tout temps au Costco, au Maxi ou dans n’importe quelle autre grande surface, ces milliers, ces dizaines de milliers de produits, dont plusieurs proviennent d’ailleurs, cet étalage presque indécent d’abondance ne sont pas l’expression ou les signes d’une vraie souveraineté alimentaire, d’un vrai «pouvoir d’achat». 

Je ne pense pas.  
Comme moi dans l’allée de céréales chez Steinberg.
Trop de choix nous confond.
Trop de choix nous distrait de ce dont nous avons vraiment besoin.

Je sais, je sais très bien, comme le chante douloureusement Richard Desjardins que «y’en a qu’y’ont toutte pis d’autres qu’y’ont rien».

Particulièrement en ces temps où nous ne sommes pas égaux et égales dans l’œil de la tempête.

Fait que oui, je fais des raccourcis, je vais au plus pressé.
Ne pas avoir de choix aussi c’est pas normal.
Les déserts alimentaires un peu partout sur le territoire, c’est pas normal.

En fait, il me semble, c’est comme ça que je me l’explique, qu’ils sont la résultante d’un déséquilibre entretenu par cette possibilité insidieuse de tout avoir tout l’temps qu’ont certain.e.s d’entre nous et dont on nous convainc qu’elle est la clé de notre pouvoir, de notre liberté.

Mais quelle victoire y a-t-il à avoir accès à tout en tout temps?
En quoi nos marches triomphales dans ces allées sans fin et nos paniers trop pleins sont-ils le signe de notre souveraineté?

J’essaie de réfléchir à ça.
Là là.
Avec vous.

J’essaie de mieux comprendre le danse du bacon dans l’allée des céréales… 

Si nous voulons vraiment plaider pour cette pérenne transition vers une plus grande autonomie alimentaire, si nous voulons travailler et contribuer à notre souveraineté en matière d’alimentation, il nous faudra réapprendre le plaisir de l’attente.

Là, cette mise sur pause nous est imposée.
Il n’y a pas beaucoup de plaisirs à y trouver…
Oui pourtant mais bon…

Bientôt nous redécouvrirons la joie de la choisir cette pause.
Elle sera une des manifestations de notre pouvoir.
Prendre son respire dans l’allée des céréales, regarder autour, voir le piège avant d’y mettre le pied…

C’est pas normal de toutte avoir tout l’temps.
Ça finit par pu rien goûter.

T’sais quand tout ce qu’il reste du désir c’est douze petites boîtes assorties de céréales sucrées qui vont être oubliées dans l’armoire.
C’est pas normal.

Alors qu’une fraise de juin. Un homard. Une asperge. Une pomme. Un poulet. (Pas un paquet de 24 ailes, UN poulet.) Des baies d’argousier. Un poulet avec des asperges et des baies d’argousier…

C’est euh…
C’est…
Oui! Oui! Ouiiiiiiiiiii! 

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